Autour et sur la blanchité

par JE | version PDF

          Ce récit ne présente pas ce que j’ai vécu mais ce que je pense en avoir perçu en le vivant, mon regard d’aujourd’hui cherchant à voir la « blanchité » dans ce parcours. Il s’agit d’un regard parcellaire et embryonnaire sur mon parcours. Un texte qui amorce et poursuit des temps de recul qui me sont essentiels.

          Je fais le choix de commencer à écrire mon histoire de Blanc, sur laquelle je me suis peu penché, en laissant venir les moments clés, dans l’idée que raconter mon parcours m’amènera à ce qu’est être Blanc pour moi aujourd’hui.

 

Découvrir ma couleur s’est fait de manière diffuse, dans mon ordre d’enfant, de fils d’expatrié au Cameroun de 6 mois à 5 ans, puis au Nigeria de 9 à 14 ans.

 

Mes parents travaillaient à Douala en 1980 pour Elf Aquitaine, entreprise pétrolière qui fournissait à ses employé-e-s, un salaire majoré d’une « prime de risque » – le Cameroun était un « pays à risque » – une grande maison avec des barreaux aux fenêtres, un gardien à l’entrée, un chauffeur pour la voiture, un « boy » – je ne découvrirais que bien plus tard les résonances de ce mots – pour la maison, une « nounou » pour me garder. Ce cadre faisait partie de la vie à Douala. Progressivement s’est présenté à moi un monde où les « Blancs »
étaient riches et dirigeaient aux « Noirs », qui étaient pauvres (les guillemets expriment le fait que ces mots n’avaient pas de résonance concrète pour moi, que je ne distinguais pas encore, à mon souvenir, des personnes par leur couleur). Les Blancs vivaient en France et les Noirs vivaient au Cameroun et, semblait-il, en Afrique. Dans mon souvenir, cette « réalité » s’est cristallisée autour de mon 5ième anniversaire. Mes amis et amies enfants d’expatrié-e-s m’apportaient de beaux cadeaux et j’étais émerveillé d’ouvrir les paquets. Mon meilleur ami, Titi, vint avec son père et m’offrit une tablette de chocolat. Je jetais la tablette et piquais une crise. Ma mère me prit à part et m’expliqua en colère que Titi m’offrait quelque chose qui lui était inaccessible sans doute et que ce cadeau avait plus de valeur que ceux que les autres enfants m’avaient fait. J’étais honteux et surtout très surpris. Comment se faisait-il que l’on ne
puisse pas avoir du chocolat à manger ? Sans en prendre conscience, je pense avoir réalisé que
Titi était métis et Camerounais lors de cet épisode.

 

Je suis rentré en France et j’ai oublié le Cameroun. J’étais plutôt fier d’y avoir été, mais une fierté de petit voyageur, qui a vécu des choses exceptionnelles par rapport à ses copains copines. Pas toujours exceptionnelles d’ailleurs, car mes copains copines étaient aussi également les fils et les filles d’expatrié-e-s d’Elf, de Bouygues et d’autres entreprises opérant dans d’autres pays. En France, je ne me rappelle pas m’être regardé comme Blanc, sauf quand « on » parlait de « l’Afrique » – c’était souvent mon père qui parlait du Cameroun et du Nigeria, pour dire d’un air désolé qu’avec son expérience de l’Afrique, il avait peu d’espoir pour ce continent. Souvent, j’entendais ses explications en famille, où il était écouté religieusement, ce qui renforçait la portée de son discours. Je ne suis pas certain de la formulation exacte de ce qu’il disait, c’est en tout cas ce que j’entendais : si mon père était pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique, c’était qu’il avait travaillé avec des Noirs Africains du Cameroun et du Nigeria ; et à peine entre parenthèse, parce que les Africains étaient corrompus et travaillaient mal.

 

Après cinq ans en France, dans les Hautes-Pyrénées, je suivis à nouveau mes parents. A Lagos, au Nigeria. J’avais 9 ans.

 

Il me revient qu’avant de partir, mes frères et moi avons commencer notre scolarité à P., village natale de ma mère. Je me souviens d’un vent de peur et de méfiance qui avait soufflé sur l’école à l’arrivée d’une famille rom au village et à la perspective de leur scolarisation.
L’institutrice nous avait prévenu qu’il fallait les accueillir, qu’ils n’étaient pas riches et peu cultivés, quelque chose comme cela. Ils sont venus à l’école, ils étaient deux. D’une autre couleur de peau, sales et agressifs. C’est en tout cas ce que j’entendais et qui alimentait mon
imaginaire. De fait, ils s’étaient battus avec d’autres élèves. Il paraît qu’ils étaient féroces, sauvages. Je les évitais et éprouvais de la méfiance empreinte de peur à leur égard. Je me rappelle également de l’horreur mêlée de pitié de ma mère quand elle parlait des « romanichels ». Sans comprendre ce que je vivais, il me semble que je reliais une fois encore la couleur à la richesse, cette fois avec la sensation que deux romanichels risquaient de mettre à mal la tranquillité de la vie de toute l’école.

 

Nigeria, de 9 à 14 ans.
Le fossé entre expatriés et Nigérians est encore plus important qu’au Cameroun. Chauffeur, « boy », gardiens, barreaux aux fenêtres et aux portes, campand – résidence pour expatrié-e-s avec piscine, tennis, barbelés aux murs – dans un des quartiers riches de Lagos. Un bus passe le matin pour m’amener à l’école francophone de Lagos, le même me ramène l’après-midi. Au cours de ces quatre années, je côtoie des Français, des Libanais (~40% des élèves), Béninois, Togolais, Camerounais, Bulgares, Autrichiens, Belges, Perses, Indiens. Beaucoup de copains Métis également, la plupart enfants de Français mariés à une épouse d’un pays dans lequel ils avaient travaillé. Je crois alors qu’un Métis est quelqu’un qui a un parent noir et un parent blanc. La plupart des élèves étaient enfants d’expatriés travaillant dans le bâtiment, dans l’industrie du pétrole, ou enfants de diplomates, d’ambassadeurs. Dans cette école, tous les enfants ont des couleurs : « blanc » (Français, Belges, Autrichiens), « noir » (Camerounais, Béninois, Togolais), « sombre » (Indiens), « café au lait » (Métis), « bronzé » (Bulgare, Perse). Je ne me souviens pas de catégorie pour les Libanais.

Sans que j’y fasse attention, je me rappelle que les Noirs étaient en queue de classe. Tous les professeurs sont Blancs. A la récréation, tout le monde se parle et passe du bon temps ensemble, mais les élèves se regroupent ; plus par nationalités que par « couleurs ». En dehors de l’école, je fréquente peu les copains Noirs et principalement les copains Blancs. Comme j’avais attrapé l’accent du sud-ouest de la France à Saint-G…, il m’arrive de parler avec l’accent des copains Béninois, mais cela ne produit pas le même effet. Cela fait rire mes
parents et mes copains copines Blanc-he-s. Nous nous amusons aussi à nous moquer, à plusieurs Blancs expatriés, de l’accent des Noirs, des Belges, des Suisses et des Allemands, que nous entendons notamment dans des dessins animés et des films de la vidéothèque d’Elf Nigeria. Des blagues sur le nez des Noirs, des blagues où les Noirs sont traités de singes. J’entends et répète les blagues, souvent entendu dans le cercle expatrié. J’admire également Modibo et Mansour, deux copains Noirs qui jouent très bien au Handball. Je fais le lien, je ne sais plus bien si c’est par ce que j’apprends de mes parents, des professeurs ou des autres élèves, entre leurs résultats en sports et le fait qu’ils soient Noirs.

 

A plusieurs reprises, je suis D., un copain fier de sa Bretagne natale et de son parcours de Blanc, qui me fascine et me choque dans sa manière d’assumer d’écraser les autres par son savoir, ses idées ou quoi que ce soit d’autre, dans sa manière de chercher à avoir du pouvoir sur les autres. Son intérêt pour l’Histoire et la politique me fascinait également. Je le revis régulièrement à mon « retour du Nigeria », à Paris au lycée et à Lille pendant mes études. Je déciderais par la suite de rompre le contact avec lui faute de parvenir à exprimer ma haine pour ses idées arrêtées, son discours d’extrême gauche et sa vie largement à droite et remplie de jeux vidéos et autres anesthésiants de son quotidien. Plus qu’un désaccord profond d’idées et de coeur, D. me renvoyait et me renvoie toujours – nos parents continuent de se voir, j’ai des nouvelles de lui – le reflet de mes lâchetés quotidiennes et ordinaires, de ce que je pourrais encore devenir et que je suis invité quotidiennement à devenir, que je deviens malgré moi quand je ne résiste pas ou quand je laisse ma vigilance au repos. Au Nigeria en tout cas, je me range de son côté, parmi les Blancs, et me retrouve à relayer ses préjugés, notamment sur les nationalités et sur les Noirs. Paradoxalement, cette rencontre me forme aussi à une espèce d’esprit critique.

 

Par la suite, être témoin du meurtre collectif de deux personnes, l’une brûlée vive dans des pneus pour avoir voler une voiture qu’une expatriée lui avait abandonné, l’autre battu à mort pour avoir vidé le sac d’un couple Blanc se promenant sur la plage privée d’Elf, perturbera profondément ma vision de ce qu’est être Blanc. Cette transformation de regard se renforcera à mon retour en France devant les images qu’évoquaient mes années au Cameroun et au Nigeria. J’évoquerais cette suite de parcours dans une seconde partie, qui inclura également mes études à Lille et ma rencontre avec le milieu militant lillois. Cette seconde partie s’achèvera sur ma vision actuelle de ce qu’être Blanc signifie pour moi.

 

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