Comment je suis blanc 1/3

par Anthony | Version PDF

     Quand on m'a proposé d'écrire un texte sur la blanchitude1 , je dois avouer que je me suis d'abord senti flatté à l'idée qu'un ami Noir2 pouvait penser que j'avais peut-être quelque chose d'intéressant à dire sur le sujet.Puis j'ai vite dit un truc comme : « c'est un thème sur lequel je préfèrerai lire des choses plutôt qu'en produire moi-même ! ».

J'ai plusieurs raisons je crois d'avoir dit cela sur le moment :

1. C'est un questionnement relativement neuf me concernant. Quand on est Blanc comme je le suis, on (c'est-à-dire la majorité des autres Blancs !) ne nous donne aucune raison d'y réfléchir, ça va de soi. Et le racisme, ce vague moment dans la vie du Blanc que j'étais où pourrait subsister un résidu de pensée en acte sur les rapports de race, c'est l'affaire des vieux (les notres parfois), des ouvriers et des « fachos » qui votent à droite. Bref, ça n'était pas mon problème à moi, jeune, type pas-trop-bête et issu de la classe très moyenne. Personne ne m'avait dit qu'être Blanc, c'est d'abord être moi-même enclin au racisme et s'inscrire dans des rapports de race pré-existants qui me sont favorables.

« Pas-trop-bête » pour moi ça voulait dire alors qui ne travaillera pas plus tard de ses mains, puisque c'est comme ça que je pensais. Et puisque j'introduis ici des distinctions sociales grossières, il faut je pense donner un aperçu du terreau social, familiale et géographique sur lequel j'ai moi-même poussé : Mon père était contremaître en menuiserie, ma mère « au foyer », tous deux de milieux ruraux et provinciaux, après un bref passage en proche banlieue parisienne au milieu des années 80, j'ai passé mon enfance et mon adolescence dans le lotissement pavillonnaire d'un village du nord de la Seine & Marne. L'aéroport tout proche et la proximité de Paris drainait jusqu'au village une foule de travailleurs et employés de toutes origines et qualifications. Les enfants de ces travailleurs étaient mes camarades de jeux et d'école, je dirais aujourd'hui de mémoire qu'environ le quart d'entre eux n'était pas Blanc.

2. Si on (c'est-à-dire les Blancs) réussit à entrevoir la blanche clôture, celle qui barre l'accès – à la manière d'un oubli – à la question de savoir « ce qu'est être Blanc ? » ou plus personnellement « comment je suis Blanc ? », on s'aperçoit qu'il n'y a pas de textes de références accessibles en français sur la blanchitude en tant que thème central3 . Et en ce qui me concerne, à peine plus de discussions qui ont positivement fait trace sur le sujet avec des amis Blancs, sur lesquelles je pourrais m'appuyer ici. Après, est-ce que c'est parce que je n'ai rien lu que je ne peux vraiment rien dire ou écrire4 en mon nom ?

Revenons à l'oubli. Dans Essais et conférences Martin Heidegger écrit : « Dans l'oubli il n'y a pas seulement quelque chose qui nous échappe. L'oubli lui-même tombe en occultation, et de telle sorte que nous-mêmes, aussi bien que notre relation à la chose oubliée, passons dans l'état de chose cachée ». Autrement dit, par rapport à notre sujet, dans l'oubli de ma blanchitude, une partie de mon être demeure caché à moi-même, en l'occurrence celle enclin au racisme, celle inscrite dans des rapports de race qui me sont favorables et que je perpétue tant qu'ils restent impensés. Je pense là à la formule du poète Mahmoud Darwich : « une mémoire pour l'oubli »… Je pense aussi à l'architecture, où le saut-de-loup est une clôture qui ferme un espace tout en demeurant invisible quand on se tient à l'intérieur de cet espace, ce qui a pour effet de donner une sensation factice de liberté et d'horizon ouvert à celui qui est enfermé.

Principe du saut de loup en architecture (clôture invisible pour qui se trouve à l'intérieur)

3. Le problème c'est que sans cache-misère, sans référence théorique consensuelle en la matière prêt-à-servir quand surgit la question toujours intempestive de sa blanchitude, on se retrouve contraint d'y réfléchir soi-même, ce qui est bien casse-gueule parce qu'on ne peut plus prendre la posture de personne, mis à part la sienne (qu'il faut encore pouvoir saisir, travail sans fin…). D'où ma réserve quasi-immédiate face à la proposition de l'ami : en général on préfère ne pas se casser la figure en public, c'est embarrassant. Surtout si la chute en question nous montre en tant que Blanc dans une position indécente, c'est-à-dire consciemment ou inconsciemment – ce qui revient au même – raciste.

La suite

  1. J'utiliserai ici « la blanchitude » comme moyen de substitution à l'expression « le-fait-d'être-Blanc ». Il ne faut pas y voir de référence autre que morphologique à la négritude de Césaire dont je connais que le mot mais rien de la théorie dans laquelle il s'inscrit. []
  2. Je reviendrai dans la suite du texte sur la question de l' « ami non-Blanc » me concernant. []
  3. Peut-être est-ce que je ne les connais pas ces textes, ou ils sont difficiles à trouver ou ils n'existent pas du tout ? Ca je ne sais pas. Dans mes lectures personnelles à ce jour, je ne vois que le Portrait du colonisateur d'Albert Memmi qui traite directement du sujet, encore que l'auteur ne soit pas lui même Blanc et que le contexte est celui de l'empire colonial et du colon Blanc (certes facilement transposable aujourd'hui). Au cours de la rédaction de ce texte, je découvre aussi Jean Genet (le « May Day Speech » de 1970 notamment) qui a pris position auprès des Black Panthers sur la question Blanche, dans le contextes des luttes d'émancipation des Noirs afro-américains. []
  4. Ce serait un problème pour un universitaire mais nous sommes loin ici de la production universitaire de savoir. []

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