Comment je suis blanc 2/3

par Anthony

          Enfin… Face à sa blanchitude, cette dernière véritable terra incognita du Blanc1 , on peut aussi choisir la manière forte, pour ne pas dire perverse : la mauvaise foi et le déni d'existence de la question de la blanchitude et de sa pertinence à base de : « le racisme, c'est fini, il faut tourner la page ! », « tu fais du racisme inversé là », « moi, c'est les êtres humains qui m'intéressent, ce qu'ils ont à l'intérieur d'eux et pas la couleur de leur peau », « SOS racisme c'est bien, mais le racisme anti-Blancs qui est-ce qui en parle ? », « tu crois pas que tu y vas un peu fort ? », etc2 . Là, on n'oublie plus là question, on fait carrément le déni de sa réalité, ça n'est plus le saut-de-loup / sceau de l'oubli, c'est le mur de séparation avec caméra électronique, mirador et trompe-l'oeil style « vu sur la prairie de Judée » peint du côté du Blanc (mais je m'égare là…).

          Un tel dispositif3 peut s'édifier sur une multiplicité de territoires : architecture (territoire physique), discours (territoire symbolique), imaginaire (territoire psychique), etc. Et on voit aisément sa raison d'être : il vaut mieux mettre tous les moyens à disposition pour refuser d'admettre la question qui fâche4 , l'existence de privilèges blancs et celle corollaire de préjudices faits aux non-Blancs, de rapports de pouvoir figés, prédéterminés et prédéterminants dans les parcours existentiels / la production de savoirs / la sphère médiatico-culturelle, etc. Et la violence exercée par « les siens » à l'encontre du Blanc qui ose encore s'approcher d'un tel Mur quand il est dressé physiquement se retrouve, dans les rapports interpersonnels : hypocrisie, mépris, prise de distance, voir même relations d'amitiés qui virent soudainement au clash…

      Pour en finir avec ce Mur, sans m'apitoyer ici sur ma condition de Blanc et sans non plus faire de fatalisme, je tiens à souligner ici la difficulté de démonter un tel édifice quand il est dressé dans son esprit, pour la simple et bonne raison que très souvent l'héritage transgénérationnel nous l'offre à nous Blancs déjà monté et parfaitement opérationnel, dès notre plus jeune âge.

Personnellement, ça faisait partie du décor chez moi. Mon plus vieux souvenir de racisme « familial » remonte à l'âge de mes neuf ans environ, un jour où j'avais invité un copain Noir à venir jouer chez moi à la console de jeux. Dans le salon, ma mère se met derrière le copain qui regardait l'écran, je la regarde, lui ne la voit pas : elle se pince les narines en faisant la grimace et ventile l'air devant son visage avec la main qu'il lui reste. Je ne lui dis rien et je ne sais même plus si elle m'en a parlé après coup (et quel coup !). Je n'écris pas cela pour stigmatiser ma propre mère (je pourrais en faire tout autant de moi-même en d'autres circonstances) mais plutôt pour poser cette question : avant ce souvenir de racisme qui remonte déjà à mes neuf ans environs, combien de fois avais-je déjà reçu de la part de mes proches et de personnes auxquelles je me suis identifié en tant qu'enfant de tels « messages » racistes ? Ce souvenir n'est-il qu'un souvenir-écran ? Que sont devenus tous les autres messages antérieurs oubliés qui font partie sans aucun doute des soubassements de mon identité blanche ?

Autrement dit, ce que j'appelle ici le Mur n'est pas l'apanage des Blancs de mauvaise foi, déniant toute réalité à la question des rapports de race une fois qu'ils en auraient vaguement pris connaissance. Ce Mur c'est aussi mon affaire, mon Mur, par exemple quand mon amour-propre m'empêche d'entendre quelqu'un me dire qu'un de mes actes se fonde sur un présupposé raciste. Je me braque, je suis blessé dans mon orgueil (à base dans ma tête de : « ça n'est pas possible, pas moi ! ») : c'est chez moi que je retrouve le Mur presque intact. Aucune déclaration de principe dans ce texte donc, pas de volonté de me disculper hypocritement en tant qu'auteur, en m'extrayant complètement du groupe dont je fais la critique, d'être le « bon Blanc » qui aurait mieux compris que les autres. Si le sujet est casse-gueule sur le papier il l'est aussi dans la vie de tous les jours. Avec parfois pour moi un côté profondément déprimant, lorsque je me cogne dans le Mur et que j'ai alors l'impression que mes efforts antérieurs de prise de conscience n'ont servi à rien, qu'il faut encore tout recommencer au début.

Quelques exemples pêle-mêles :

J'ai eu pendant un moment la tendance à vouloir être l'ami de non-Blancs – Moment de « prise de conscience » politique strictement blanche, après avoir fréquenté de loin des milieux anarchistes, presque exclusivement blancs eux aussi. Ou disons plutôt : dans cette envie profonde que j'ai de toujours souhaiter rencontrer de nouvelles personnes, le fait que le ou la candidate à la rencontre ne soit pas Blanc ajoutait automatiquement une sorte de plus-value implicite (autrement dit raciste). Je ne sais pas si je peux dire que c'est terminé aujourd'hui, mais auparavant ça allait de soi, ça ne me posait pas de problème, je trouvais ça même positif5 . Au fond, je pourrais presque dire que je devais me sentir plus cool / intéressant / spécial / voir fier d'être en compagnie d'un non-Blanc dans l'espace public à majorité blanche d'ici. Un peu comme d'autres Blancs portent un bijou, une tenue ou encore un tatouage « exotique » ? (Il peut aussi y avoir d'autres raisons, plus sincères, à cela, c'est sûr.)

Mais bon, est-ce que le but de cette tendance n'était pas de me prouver à moi-même qu'à défaut d'être non-Blanc, je n'étais pas raciste ? Il n'y avait pas déjà là une sorte de mauvaise conscience souterraine en action ? Qu'on me comprenne : en évoluant dans un champs social surdéterminé, notamment autour du clivage Blancs / non-Blancs, où on sait plus ou moins clairement qu'on se trouve être du bon côté en tant que Blanc, est-ce qu'il n'est pas tentant de racheter sa culpabilité par une gentillesse un peu trop forcée ? Entre parenthèses d'ailleurs, on pourrait appliquer le même raisonnement aux couples : riches / moins riches, valides / handicapés, hommes / femmes, (soi-disant) beaux / (soi-disant) laids, forts / faibles, jeunes / vieux, classes moyennes-supérieures / classes populaires, etc. Il me semble aussi que cette culpabilité blanche est à plus grande échelle l'un des ressorts des opérations dites « humanitaires » (cherchez l'homme…).

Dans mes souvenirs personnels rattachés à cette période, je pense en particulier à deux types Noirs que j'avais rencontrés chacun de leur côté dans la grande ville du sud de la France où j'habitais alors. Enfin quand je dis rencontrés, avec un biais comme ça, je sais pas trop ce qui peut rester de la Rencontre… Dans un cas comme dans l'autre, je m'étais mis dans une situation de bienveillance telle que je me demande aujourd'hui si ça ne frôlait pas la soumission volontaire (qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour racheter un peu de vieille culpabilité !). Le premier avait fini par me demander de lui dépanner de la thune et comprenait mal mon refus : c'est vrai que j'en avais carrément plus que lui de la thune mais là n'était pas le problème pour moi. Le problème était que ça ne faisait que dix jours qu'on se connaissait et que ce retour de la réalité économique qui nous séparait balayait mes rêves naïfs de fraternité franco-africaine naissante. L'autre avait pris le salon de l'appartement où j'habitais pour un cyber-café où il pouvait rester toute la journée en ligne sans échanger la moindre parole avec moi (lui habitait alors à l'hôtel venant d'arriver sur la ville)6 . Après je ne reproche rien à ces deux types en questions : je cherchais inconsciemment chez eux quelque chose dans mon intérêt, ils ont cherché chez moi de façon plus franche quelque chose dans le leur en échange. Manière de me faire passer un message ou de me montrer qu'ils n'étaient pas dupe de ce que moi je ne voyais pas encore, qui sait ?

En poussant la réflexion encore un peu plus loin, sans nier la naïveté politique et le racisme [parfois] latent dans une telle recherche humaine, peut-être que c'est aussi chez moi plus généralement un désir de rencontrer des personnes (ici non-Blanches) échappant aux codes d'une majorité ennuyante et en surreprésentation dans l'espace social et dont les opinions deviennent la pensée dominante. Enfin bon, malheureusement, il ne suffit pas d'être exclus d'une majorité, en étant par exemple non-blanc ou non-valide ou non-hétérosexuel (ou non-« viril ») ou même croyant7 pour avoir développé à partir de son vécu de minoritaire une pensée « libre », émancipée autant que possible des dogmes de l'opinion.

Combien de :

 

          Ca me fait penser aussi à une autre situation, au racisme à peine voilé. J'apprends depuis plusieurs années à jouer de la musique arabe (derbouka et flûte nay). Il y a quelques temps, je me suis aperçu que lorsque je m'exerçais dans un parc ou un autre lieu public, je m'attendais plus ou moins consciemment à ce que chaque personne d'origine arabe prête tout particulièrement attention à ce que je pouvais jouer, que ça allait la toucher (ah ! Le « pouvoir » de la musique…) plus spécifiquement au regard de son origine et qu'elle allait venir éventuellement m'en parler8 . En réalité ça n'a pas été le cas, les trois quarts du temps les gens s'en fichent (ou feignent de…) et ça n'a presque jamais été que des Blancs qui sont venus me parler pour me dire que la flûte apaisait (passe encore) et surtout qu'il ne manque plus qu'un serpent qui danse en face de moi9 ! Combien de fois on me l'a faite cette fichue réflexion orientaliste… Ironie du sort en tout cas, c'est moi et la musique que je joue qui devenons l'objet d'une réduction stéréotypée de la part de mon propre groupe racial. Ca me fait entrevoir le temps d'un instant et dans un contexte bien déterminé ce que ça peut être que d'être l'objet d'un jugement bêtement raciste. Ca doit faire aussi partie des raisons pour lesquelles je ne m'attends plus à aucun effet prédeterminé sur qui que ce soit quand je joue à l'extérieur !

 

 

La suite

  1. J'emprunte l'expression latine à la verve poétique de mes ancêtres colons, explorateurs et autre cartographes européens et Blancs. On la retrouve aujourd'hui en marketing… pour illustrer la conquête de nouveaux marchés, ainsi que dans le tourisme… pour vanter l'exotique étrangeté d'une destination « dépaysement garantie ».Mais on n'a pas besoin de partir loin pour être « dépayser », surtout lorsqu'on est pas capable de la moindre distance vis-à-vis de soi-même. []
  2. Les citations sont toutes issus de mon bêtisier personnel. []
  3. J'utilise ici plus ou moins librement la pensée que Michel Foucault à élaborer relativement au pouvoir avec la notion de dispositif. Il écrit ainsi dans La volonté de savoir sur le dispositif que c'est : « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophique, morales, philanthropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit ». []
  4. celle en tant que Blanc de trouver le sens de son identité vis-à-vis des non-Blancs et des autres Blancs, de déterminer la place qu'on nous a donné et de choisir si on souhaite l'occuper (et la défendre en rentrant dans la meute) ou tenter de s'en décoller autant que faire se peut. []
  5. La plus-value dont je parle et le sentiment positif que je ressentais à son égard me fait penser à la discrimination positive à l'échelle des institutions de l'Etat. Même régime d'exception et même politique d'optimisme naïf de part et d'autre. []
  6. Je réduis évidemment à quelques traits ces situations entre des personnes singulières et complexes pour qu'elles rentrent plus facilement dans le cadre de ce texte. []
  7. Voir comment la société française prétendument laïque et prônant dans les textes de loi la liberté du culte, « stigmatise » (sic) par tout un dispositif les musulmans et les musulmanes. Ou me concernant le sentiment que j'avais étant jeune à base de chrétiens pratiquants = boy scouts. []
  8. Je sais : c'est lamentable. []
  9. Parfois on me parle des « danseuses » aussi, plus rarement on me demande si je suis arabe… Bah oui, mieux vaut qu'il y ait identité entre l'origine d'un art et les origines de celui ou celle qui le pratique, sinon il faut revoir une partie de sa mythologie personnelle. []

Commentaires fermés.