Comment je suis blanc 3/3

par Anthony

          Enfin, sur le plan du discours je me rends compte qu'il est encore difficile pour moi d'utiliser les mots « Noir », « Blanc-He », « Arabe », « Race »1) , « Métisse », « Africain-e », et toute désignation franche d'une différence raciale en général. Que la personne en face de moi soit Blanche ou non-Blanche ne change pas beaucoup le problème ; on peut avoir la peau noire et un masque ou une idéologie blanche pour paraphraser Frantz Fanon. Je n'aime pas les euphémismes « cool » en la matière (« Black », « Beur », etc) : le sujet est loin d'être cool quand on y regarde de plus près, alors je ne les utilise pas. Mais j'ai l'impression que tout le poids d'une histoire coloniale française sordide, longue et fatale pour tant de personnes – en le disant vite ici – se cristallise dans ces mots proscrits, avec une force aussi puissante que celle qui fait qu'on ne parle justement jamais de ce passé.

          Par « parler » je veux dire mettre des mots à plusieurs sur cette histoire : dans les familles blanches, les écoles publiques (celles où j'ai été en tout cas), les discussions pendant les pauses au boulot, je n'ose même pas écrire ici à la télévision… Dans ce silence magistrale, j'ai quand même quelques souvenirs parmi lesquels celui d'un collègue de boulot algérien ayant passé son enfance en Algérie me racontant il y a 5 ans pendant une pause que pendant la guerre d'indépendance, alors qu'il était à l'école, l'armée française avait emmené de force toute sa classe assister à l'exécution d'un combattant algérien, afin de semer la terreur dans les familles et les dissuader de prendre part à la résistance. Aussi qu'il enjambait les cadavres dans la rue certains matins pour pouvoir se rendre en classe… J'ai pas oublié.

J'ai parfois aussi l'impression qu'à force de déceptions répétées, on est amené – je le suis en tout cas – à être au moins sceptique sinon carrément méfiant à l'égard d'un Blanc qui parlera de Race, de Noirs, d'Arabes… Ca se comprend, tant tout et son contraire a été dit et fait avec ces mots, au nom de ces mots. Et si ma réaction de méfiance est d'ordre intellectuelle quand j'entends ces mots dans un discours, j'imagine sans peine qu'elle fait partie du kit de survie élémentaire de tout non-Blanc qui ne cherche pas à s'intégrer coûte que coûte dans une société blanche aliénante. Plus amusant et surtout symptomatique est le rejet du terme « Blanc » par les Blancs eux-mêmes. Refuser de dire qu'on est Blanc et refuser d'admettre qu'on peut être raciste étant une seule et même chose pour moi.

Je me souviens lors de la soutenance à l'université d'un mémoire de musicothérapie que j'avais rédigé, l'une des membres (Blanche) du jury a réussi à relever un détail complétement hors-sujet parmi tout ce qu'il y avait de possible à aborder pour discuter ensemble d'un travail de plus de 150 pages : « Dites-moi, vous mentionnez dans la description de votre patiente qu'elle est blanche (rire nerveux et condescendant) : pourquoi cela Monsieur ?! » Je m'étais préparé à beaucoup de questions mais là, elle m'avait laissé baba ! J'ai marmonné deux ou trois choses mais c'est certains que pour elle j'étais pas normal d'avoir noter cela (la patiente aurait été noire, elle n'aurait jamais compris pourquoi je ne l'avais pas signalé !). C'est un peu comme le « type caucasien » des portraits-robots dans les séries policières américaines doublées en français : c'est certains que la moitié des téléspectateurs (moi y compris) qui regardent la série ne savent même pas exactement où se situe la région du Caucase. C'est pas possible juste de dire : « le suspect est de type blanc » ou de « race blanche », ça n'est pas correcte pour les Blancs du CSA ? Et pour en revenir à mon expérience personnelle, même par écrit, je dois m'y prendre à deux fois par moment avant d'employer les mots « Noir », « Race », « Arabe », « Blanc », etc. Faire bien gaffe à la majuscule (mais pourquoi en fait ?), à ce que je veux dire quand je les utilisent. Signe que je ne suis pas débarrassé à ce jour de toute crispation à l'égard de ces sujets.

Alors, après ces quelques pages, que reste-t-il à dire pour essayer de donner une réponse à la question de savoir comment je suis Blanc ? J'ai essayé en écrivant ce texte d'éviter à ma façon deux écueils :

          – Celui de s'enfermer dans une position auto-punitive de Blanc qui avouerait toutes ses « fautes », en espérant être ainsi lavé de son passé. Tout blanc, tout neuf.

          – Celui de critiquer un groupe auquel j'appartiens quoi qu'il arrive, pour (me) donner l'illusion que je n'en fais plus partie.

C'est quoi l'autre voie alors ? Comment je suis Blanc aujourd'hui ? Concernant les rapports Blancs / Blancs et Blancs / non-Blancs dans lesquels je suis impliqué, je dirais qu'être Blanc pour moi c'est d'abord tâcher de ne pas l'oublier. Ensuite c'est essayer d'être toujours plus sensible à ma place (mon discours, mes actes) en fonction de la place (du discours, des actes) d'autrui, Blanc ou pas. Ca veut dire essayer de connaître la place d'autrui, comment il conçoit sa blanchitude ou le fait qu'il en soit exclu. Me remémorer ainsi ce qui nous éloigne, pour savoir ce qu'on peut encore faire ensemble – et si on a encore quelque chose à faire ensemble même parfois. Enfin de façon plus terre-à-terre apprendre aussi à m'opposer aux sous-entendus que j'arrive à repérer dans des situations quotidiennes, éviter les complicités silencieuses, si fréquentes quand on est entre-soi, en non-mixité blanche – ou en majorité écrasante, ce qui revient au même.

Sommaire Article suivant
  1. Alors que « Racisme » et « Raciste » sont consensuels à mes yeux, ils ne me dérangent pas de la même façon quand je les utilise… J'ai plus l'impression d'être dans la pensée bassement blanche et correcte en les utilisant (cf « Journée de lutte contre le racisme » & co []

Commentaires fermés.