Entre classe et blanchité 1/5

Esquisse d'une réflexion sur une position sociale de Blanc de couche moyenne par JC | Version PDF

          Ce texte est le résultat d'une demande d'écriture à la première personne dans l'intention d'éviter non seulement les prétentions intellectuelles et leur soit-disant mise à distance sans "corps ni âme", mais aussi de camouflage d'une histoire et d'un point de vue socialement et "racialement" situé. Je cours ici le risque d'un texte ennuyeux pour beaucoup, et parlant de "mon vécu" mon texte sera égo-centré, "Blanco/andro/hétéro/socio-centré", et certainement porteur de violence symbolique et sociale pour certaines personnes qui me liront. J'en suis désolé.

J'espère que même dans ces ratés, ce texte permettra de contribuer à une interrogation qui n'émerge pas vraiment encore en France sur un visage du racisme passé sous silence et invisible en tous cas pour les Blanc-hes : celui de la position sociale de Blanc-he et de la Blanchité (structure mentale et sociale guidant nos identités, nos manières d'être, d'agir, de voir et de refuser de voir, de penser, mais aussi comme costume "racial" et passeport social nous ouvrant des portes et des droits qui sont fermés au Non-Blanc-hes). Ce texte n'a pas la prétention d'être exhaustif ni juste. Je ne suis même pas sûr d'avoir atteint l'objectif fixé de parler de "ma Blanchité". Il a été écrit sans filet, au gré d'une introspection pas évidente, d'où l'écriture décousue et brouillonne, mais aussi parce que réfléchir sur mon histoire a aussi déterré des lièvres douloureux que je ne souhaite pas rendre publics, et évidemment aussi parce que ce travail m'a aussi obligé à (essayer de) me regarder comme Blanc. Pas si simple… Je ne suis ni sûr de ce que j'écris quant au passé (ce sont des relectures faites au présent sur la base de vagues souvenirs et d'impressions), ni sûr des interprétations que je propose ; elles sont à prendre avec des pincettes aussi. De plus, du fait de l’aspect personnel de ma réflexion, je suis tombé dans les travers et réflexes d'un récit de soi amélioré, qui évite aussi une exposition trop critique. Je suis pris dans des réflexes de protection. J'ai en tout cas essayé d'être sincère. Prenez ce qu'il y a à prendre et jetez le reste.

          I. D'où je parle : les chemins d'une conscience de classe et de la découverte du rapport social raciste

Aujourd'hui

 

      Je suis Blanc né en France, actuellement travailleur précaire1 (diplômé BAC+5) de " couches moyennes " ou en voie de le devenir. Mon "disque dur" social et culturel est structuré par double héritage de classe : un héritage populaire et ouvrier, et un héritage de couche moyenne (hégémonique dans ma personnalité) qui régulièrement me fait être mal à l'aise et en décalage quand je suis parmi les "classes moyennes", mais aussi quand je suis en milieu populaire et ouvrier. Par ailleurs, je suis un homme hétérosexuel, j'ai 30 ans, et je suis pour le moment en bonne santé physique, sans handicap physique majeur. Bref, disons que sur l'échelle sociale globale de la France (et plus encore de la planète) je fais partie des gens qui ont les fesses bien au chaud, qui sont "favorisés", "privilégiés" et qui ne sont pas agressés par la vie de manière régulière ou quotidienne.

Mes fréquentations ordinaires sont plutôt des Blanch-es de couches moyennes (précaires ou non). Je fréquente aussi des personnes issues de milieu populaire Blanc-h-es ou non-Blanches, que ce soient des ami-es ou des connaissances militantes ou professionnelles. J'ai souvent le sentiment que je contourne (dans une certaine mesure seulement) des formes quotidiennes de ségrégation sociale et "raciale" de France, tant les autres couches moyennes que je fréquente croisent, vivent à côté, mais "rencontrent" rarement les milieux populaires et les Non-Blanch-es. Dès que je me "laisse aller", rapidement, je rentre à nouveau dans les rails de la ségrégation "raciale" et de la ségrégation de classe, parce que "spontanément", nous, les couches moyennes Blanches, pratiquons l'entre-soi, ce que certains ont appelé le "communautarisme majoritaire", par choix ou préférence, mais aussi parce que la société est organisée comme cela, et pour cela.

Malgré les discours convenus et affichés "d'ouverture à l'altérité", à "la différence" qu'elle soit sociale, "raciale" ou autre, en réalité, c'est la recherche du semblable qui est notre norme, ma norme. Nous n'aimons pas être bousculés dans nos petites habitudes qui nous confirment ce que nous sommes : des gens qui pensons être "juste" dans ce que nous sommes, dans ce que nous pensons, dans ce que nous faisons, et dans nos fréquentations. L'altérité de classe et de "race" est en vérité un risque permanent que nos "croyances", nos certitudes et nos images de nous-même soient remises en cause.

Région Nord-Pas-de-Calais

J'ai grandi dans le nord de la France. Les classes populaires (ouvrier-es, paysan-nes, petits employé-es, précaires, etc.) y sont majoritaires, en nombre. Mais le pouvoir (social, culturel, symbolique et économique) est entre les mains des classes bourgeoises et "couches" moyennes qui contrôlent et dominent la région qu'elles utilisent à leur avantage, pour leurs familles, leurs proches et leurs allié-es. D'autre part, un-e Français-e sur cinq (20%) est immigré-e ou né d'au moins un parent immigré-e. Le Nord-Pas-de-Calais est une région historiquement fortement composée d'immigrations diverses (coloniales ou non). Mais quelques soient leurs "origines" réelles, ce sont les populations "Blanches" et "Françaises" (construite dans leur tête comme telles) qui sont majoritaires, hégémoniques et dominantes. J'ajoute que les rapports sociaux de pouvoir sont également en faveur de la "classe d'âge" des 40-70 ans, hommes, hétérosexuels2.

Donc, en fonction des situations, je bénéficie de manière plus ou moins importante d'accès facilités à des droits, des "avantages systémiques" que me procurent mes caractéristiques sociologiques de "dominant" (Blanc, homme, hétéro, "valide", " couche moyenne "). La société est relativement adaptée et faite pour ce que je suis. Nombre de portes qui se sont ouvertes et qui s'ouvrent encore pour moi, ne s'ouvrent pas pour les non-Blancs. De plus, c'est aussi parce que certaines ne s'ouvrent pas pour les non-Blanch-es qu'elles s'ouvrent pour moi (ex: logement, emploi, formation, etc.).

Origines populaires et immigrées

 

Mes deux parents étaient employé-es du service publique aux PTT. Ma mère travaillait de jour à France Télécom, et mon père travaillait de nuit dans un centre de tri postal. J'ai grandi dans une famille économiquement modeste, mais jouissant d'une relative sécurité sociale et économique (ni tout à fait de classe ouvrière, ni tout à fait de couches moyennes).Mon père vient d'une famille de mineurs de fond, à forte conscience de classe, et ma mère vient de la classe ouvrière isolée et individualisée, à faible conscience de classe et plutôt tendance à regarder davantage vers les bourgeois-es envié-es. Une partie de ma famille est issues de l'immigration (polonaise, italienne, belge) et l'autre partie est, a priori, d'origine non-immigrée ou construite socialement et culturellement comme telle. Le monde ouvrier, l'immigration et le racisme, fait partie du vécu familial (d'expériences concrètes vécus dans le passé ou dans le présent) et des sujets de discussions familiales. Ce n'était ni homogène ni dénué d’ambivalence et ambiguïté. Ces thèmes étaient abordés parfois de façon progressiste, parfois de façon conservatrice, parfois adoptant le point de vue de l'opprimé et le légitimant, parfois adoptant le point de vue du dominant en le légitimant.

Ces origines de classe et origines immigrées, ainsi que des vécus personnels de la domination de classe, associées à une socialisation politique familiale de gauche, m'ont conduit à être sensible assez tôt aux enjeux frappant les classes ouvrières et populaires (inégalités, pauvreté, désavantages, précarité, mépris de classe), aux enjeux concernant l'immigration, le racisme, et les discriminations, mais aussi aux contradictions internes aux classes populaires (comme dans ma famille) où sont présentes des critiques des idéologies dominantes (bourgeoises, petites bourgeoises, libérales ou social-libérales, racistes, sécuritaires, républicaines) et en même temps où sont parfois présentes et relayées ces mêmes idéologies dominantes.

Je n'ai pas vécu le racisme personnellement. Il n'y a pas eu de transmission du stigmate xénophobe et des vécus du racisme (qui se sont arrêté à la "première génération" dans ma famille). Nous n'avons pas de marqueur "racial". Ni notre couleur de peau, ni notre nom, ni notre culture, ne révèlent nos origines immigrées effacées et invisibles. D'autre part, nous sommes culturellement "assimilés", il reste peu de trace de la culture polonaise dans ma famille. J'ai mis du temps à le comprendre, mais c'est une différence fondamentale avec l'immigration (post)coloniale : ma famille et moi, de mes grands-parents à mes frère, sœur et cousin-es, sommes donc des "Blanch-es" appartenant au groupe majoritaire et dominant sur le plan de la domination raciste. Nous sommes subjectivement construits comme "Blanc-hes" et "Français-es".

Vivre dans un environnement de personnes majoritairement Blanches

 

Enfant et adolescent, j'ai vécu au milieu de personnes majoritairement Blanches de couches moyennes, mais aussi avec des ami-es et d'habitant-es du quartier et de la ville de classe populaire et d'origine immigrée (post)coloniale3 . A la maison, dans le quartier, à l'école, chez le médecin, dans les magasins de la vie courante, etc., à chaque pas effectué, je voyais des Blanc-hes. Les Blanc-hes étaient la majorité des personnes qui m'entourait et je l'étais aussi. Je suppose que c'est déjà là que c'est joué ma construction identitaire de Blanc. Cela doit, d'entrée de jeu, créer un confiance identitaire sur le plan "racial". J'étais dans la norme majoritaire. C'est aussi ce qui a pu m'éviter, pendant longtemps, de voir que j'étais Blanc. La question (je crois) ne m'a jamais été posée, n'a pas été soulevée. Si bien que les personnes non Blanches que je croisais étaient elles hors de la norme majoritaire et étaient donc "vues".

La suite

  1. En 10 ans d'expériences professionnelles, mes revenus ont rarement dépassé le SMIC. []
  2. On pourrait dire que c'est en partie aussi le portrait de l'ensemble de la France, quoiqu'il y ait des différences selon les régions concernant la composante de population issue de l'immigration ou non Blanche, et aussi concernant l'importance des classes populaires Blanches et non-Blanches. []
  3. Notamment par le biais de l'école (primaire, collège, lycée) mais aussi du fait d'une socialisation juvénile de rue qui a favorisée des rencontres avec d'autres jeunes de milieu populaire (issus de l'immigration coloniale ou non) du quartier ou des quartiers environnants. []

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