Entre classe et blanchité 2/5

par JC

Un "décor" culturel et symbolique Blanc

En plus des personnes concrètes rencontrées, je dirais que le "décor" culturel et symbolique a du jouer beaucoup. La grande majorité des produits et objets "culturels" (jouets, téléfilms, films, publicités, bande dessinés, revues, livres, et autres images) représentaient des personnages, des enfants ou adultes Blancs. Mes jouets, ceux de mes ami-es, et ceux auxquels je n'ai pas eu accès mais que je pouvais voir dans différents supports (publicités à la télé, catalogues, rayons dans les supermarchés, etc. ) correspondaient à ma "couleur de peau". Ils "me disaient" aussi que le Blanc était la norme, et que j'étais dans la norme. Quand on sait que les supports d'identification sont fondamentaux dans la construction de soi pour les enfants et adolescents, avoir un environnement qui vous "confirme" dans ce que vous êtes ne peut être que sécurisant. Il vous confirme en quelque sorte votre place dans la société.

Je suppose que le contenu de ces représentations Blanches a du peser énormément. Les contenus et les modes de représentation des Blanc-hes varient d'un pays à un autre, ou d'une époque à une autre. Cela doit construire les "Blanch-es" de façon différentes. Je n'ai à ce jour pas vraiment idée de ce que ces représentations recouvraient à l'époque, ni l'impact qu'elles ont eu sur moi et les "miens", ni qu'elles sont les différences ou les constances avec aujourd'hui. Je suppose qu'elles devaient être de toute façon avantageuses et positives favorisant l'identification et la volonté consciente et inconsciente "d'être comme eux/elles", et que les modes de représentations des "autres", les non-Blanch-es, devaient soit par leur absence, soit par des représentations tronquées, construire dans ma tête la hiérarchie des représentations, des préjugés et des stéréotypes racistes de France. Cela n'est pas un petit détail pour commencer dans la vie : que dit et que nous dit, en montrant ou en cachant, notre environnement visuel ? La violence symbolique et sociale que l'environnement émet nous construit déjà comme des domin-ées ou des dominant-e, elle nous prépare déjà à nous positionner dans le rapport social raciste et à nous positionner par rapport aux " autres ". Pour moi, cet environnement culturel et symbolique m'a donc construit racialement comme un Blanc, comme un dominant "racialement" avantagé, et aussi avantagé sur le plan du genre en tant qu'homme et hétérosexuel.

Cet environnement symbolique et culturel est celui des Blanch-es de couches moyennes et des classes supérieures avec des normes de genre qui sont les leurs. Si une partie de moi a été avantagé par cet environnement culturel, une autre partie de moi a été "aliénée" et dominée tant les valeurs, les normes et les messages véhiculés étaient et sont ceux des classes sociales dominantes et qui ne correspondaient pas à celles de ma famille, de mon milieu social d'origine et de ce que je suis. Ce n'est peut peut être pas clair, j'ai pris conscience de cela récemment. Pour caricaturer, je dirais qu'à la télé par exemple, il y a deux tendances de contenu culturel : l'une que je vais limiter à ARTE, dont une bonne part n'est pas toujours ni accessible, ni attirante, ni utile pour ceux qui ne sont pas de classe moyenne ou supérieure. De l'autre une culture soit-disant populaire de TF1 ou de Patrick Sébastien (que nous regardions en famille) qui si elle peut être divertissante n'est autre qu'une culture qui n'est pas une culture populaire, c'est une culture faite par les classes dominantes pour les classes populaires dominées Blanches. Si le monde non-Blanc de France par/pour/des non-Blanch-es n'existent pas à la télévision française, il me semble que les classes populaires Blanches sont avantagées racialement, mais elles ne le sont pas sur le plan des classes sociales.

Ne sont pas ou très peu présentes à la télé les cultures intellectuelles populaires, les littéraires populaires, les sciences populaires, l'art populaire, les pensées et philosophies politiques propres et produites par et pour les classes ouvrières et populaires, l'anti-racisme et le féminisme par/pour/des classes populaires. Je considère que tant pour nous divertir que pour nous "cultiver" ou nous politiser (les trois se mélangent parfois), nous disposons en fait d'instruments culturels pensés, produits, conçus par les classes bourgeoises et petites bourgeoises Blanches, qui sont totalement empreints des valeurs et normes sociales propres à ces groupes sociaux, qui servent d'ailleurs les intérêts sociaux de ces classes dominantes. Nous pensons et rions avec leur "outils de culture", et aussi avec leur norme de Blanchité, selon leur intérêt. Il n'empêche que leur Blanchité, sert aussi la notre et la mienne.

Enfance en milieu Blanc et petit bourgeois

Mes deux parents, qui n'ont pas le Bac', ont eu les possibilités, et aussi voulu s'extraire de leur classes sociales d'origine, notamment grâce à l'entrée dans la fonction publique. Du fait des politiques de logement et d'accès à la propriété pour les revenus modérés de l'époque, mes parents ont acheté un logement HLM dans un quartier résidentiel. En fait, ils ont vécu Boulevard de Metz à Lille dans un appartement HLM et n'avaient jamais envisagé de devenir propriétaires parce que cela "n'était pas pour des gens comme eux". C'est un ami de mon père qui un jour lui a donné l'information que des logements résidentiels HLM étaient au même prix que leur appartement, et qui les a informés de l'accessibilité (relative) de prêt immobilier sous réserve d'endêtement sur 30 ans. Il s'en est peut être fallu de peu pour que mes parents et nous continuions à vivre dans un quartier populaire plus divers "racialement". Cela aurait changé beaucoup de chose pour nous, pour moi.

Toujours est-il que c'est ainsi que j'ai grandi dans un quartier dont une partie est très populaire et ouvrière, composée d'immigré-es ou de français-es issu-es de l'immigration coloniale, tandis que l'autre partie du quartier, là où j'ai grandi, était plus " mélangée ", plutôt composée de couches moyennes et de classes populaires. Avec les "transformations urbaines" et la hausse des prix, la plupart des familles populaires ont petit à petit disparu. Les quelques familles immigrées, aux origines immigrés coloniales, ont elles aussi disparu petit à petit… au profit de nouveaux habitant-es de plus en plus riches et Blanc-hes. Aujourd'hui cet partie du quartier est, je pense, exclusivement (ou presque), composé de classes moyennes voire supérieures (dont quelques familles issues de l'immigration). L'autre partie du quartier reste, elle, composée de milieux plus populaires Blanch-es et non-Blanches.

Le cul entre deux classes

J'ai longtemps cru que tout le monde en France avait des origines immigrées et avait des parents ou grand-parents "mineurs" ou ouvriers. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé que la majorité de mes "camarades" d'école ou de quartier n'avait ni ces origines sociales là, ni d'origines immigrées, ni qu'ils/elles avaient des parents "entre deux classes". Un entre deux économique et un entre deux "culturel" qui me faisaient être mieux loti que des enfants et des jeunes de l'étage social du dessous, et moins bien lotis que ceux de l'étage du dessus avec qui je vivais quotidiennement. Le décalage de classe que je vivais avec mon entourage immédiat a contribué sur le plan identitaire à me socialiser en partie à la culture petite bourgeoise sans en avoir les moyens économiques, culturels et sociaux.

Hier comme aujourd'hui, je garde ce sentiment et ce vécu de n'être à l'aise socialement dans aucun milieu du fait d'une "étrangeté" au milieu populaire et aux "classes" moyennes. Mon "disque dur social" a oscillé et oscille dans une ambivalence : des moments d'attirance et de rejet pour les classes populaires, et des moments d'attirance et de rejet des couches moyennes et des classes supérieures.

Cette dualité m'a animé et m'anime encore, et cela influe directement sur mes pratiques sociales, mes fréquentations amicales, sur une confiance en moi incertaine et aléatoire quand je suis en situation minoritaire, sur mes capacités d'affirmation de point de vue qui risque de me mettre en difficulté relationnelle, mais aussi mes difficultés à assumer des postures de conflit et à choisir mon camp en cas de conflit, y compris dans ses formes ordinaires de désaccords ou d'embrouilles d'apparence interpersonnelle, mais qui ont des soubassements de classe : comportements, propos tenus, choix divers, etc. Cette dualité pèse également sur des difficultés à me positionner et à réagir comme je le devrai dans des conflits d'apparence interpersonnelle mais à soubassement " raciste " et " culturaliste ".

Dans cette première partie j'ai essayé de dresser le tableau d'un vécu familial et personnel qui a contribué a privilégier une analyse de classe, et à une invisibilisation dans un premier temps presque totale de ma position sociale de "Blanc", et qui traduit un positionnement social et politique sur les enjeux de classe et de "race" emplit d'ambiguïté et d'ambivalence.

          II Exemples de visibilité de ma position social de Blanc

Les paragraphes ci-dessous seront certainement décousus. Je vais proposer quelques passages par thème ou par expériences qui me sont venus à l'esprit pour essayer d'illustrer les questions de Blanchité auxquelles j'ai été confronté dans mon vécu.

Pendant longtemps je n'avais "pas de couleur"

Quand j'étais petit le racisme n'existait pour moi parce que je ne l'avais ni vécu, ni rencontré, et je n'en avait aucune compréhension intellectuelle. Par contre, certaines personnes avaient une "couleur de peau", "naturellement", moi et ceux comme moi n'en avions pas. Puis j'ai découvert que le racisme existait et qu'il se basait soit sur une couleur de peau, soit une origine immigrée, soit sur une "culture" ou religion. C'est à l'école primaire que j'ai du me rendre compte que le racisme existait, certes sur une forme très embryonnaire et partielle, et que certaines personnes (les Noir-es, les Arabes, les Asiatiques, etc.) subissaient le racisme sous la forme de violences physiques (coups, meurtres), d'insultes, etc. à cause de leur couleur de peau justement, qui n'était pas comme "celle des autres", c'est-à-dire moi et les autres membres du groupe majoritaire, les Blanc-hes. Mais à l'époque je n'avais pas encore de couleur de peau, c'est à dire qu'elle m'était invisible.

S'ajoute à cette question du racisme et de la couleur de peau, la question de l'immigration qui est fondamentalement liée. J'ai dit que j'ai longtemps cru que tous les gens vivant en France avaient des origines immigrées et étrangères. Je l'ai cru parce que dans ma propre famille il y avait des polonais, des italiens, des belges, et que dans mon école, mon quartier, ma ville il y avait des personnes qui "visiblement" avaient des origines immigrées. En plus, de manière confuse, l'école et les médias relayaient aussi (en partie) cette idée, ne serait-ce qu'en parlant des immigré-es et des étrangers "de" France1. J'ai compris plus tard que non seulement la plupart des français n'étaient pas forcément d'origine immigrée et que bien qu'ayant une origine immigrée je n'étais pas concerné par le racisme. J'ai alors découvert que j'étais un "français" et que je n'étais pas dans ce sens "un français d'origine immigrée", puisque les "d'origine immigrée" étaient en faite les non-Blanc-hes.

Il est caractéristique de ma position sociale de Blanc que je ne m'en souvienne pas. Je n'ai pas eu à être confronté à un rappel à l'ordre raciste sur une appartenance "raciale" ou une origine immigrée, puis qu'appartenir au groupe social dominant c'est aussi bénéficier de l'invisibilisation de sa place sociale, de "l'inconscience" (relative) de cette appartenance de Blanc. Être Blanc c'était dans mon École, mon quartier, ma ville, aussi être prédominant quantitativement et hégémonique socialement et culturellement. Il semble évident qu'il y ait un lien entre la position hégémonique et la possibilité de rendre invisible cette place de pouvoir de son propre groupe social Blanc.

Les premières fois où s'est jouée la question de ma "francité" ou de ma Blanchité, je crois que c'était au collège quand des jeunes issus de l'immigration maghrébine m'ont "mis" dans le même paquet que les autres "français" (à l'époque on ne disait pas "Blanc" mais les "français"). Je ne comprenais pas l'opposition "français-français" et "français d'origine immigrée". Je n'avais pas compris pourquoi vu que j'étais "aussi "issu de l'immigration (polonaise). Je ne comprenais pas non plus pourquoi parfois les "français racistes" étaient mis dans le même sac que les "français qui se pensaient non-racistes ou contre le racisme".

En fait, sans que nous puissions le penser ou le comprendre à l'époque, ce clivage était en fait révélateur du fait que "français" voulait dire appartenant au groupe social dominant dans le cadre du rapport social raciste, et que "immigré" voulait dire appartenant au groupe social subissant directement le racisme. C'est le racisme qui se jouait derrière cela. Plus qu'une question de nationalité ou de xénophobie (peur des étrangers), c'est une place sociale occupée dans le rapport social et l'expérience du racisme qui faisait frontière entre les uns et les autres. C'est aussi le rapport colonial et le racisme colonial qui se jouait derrière tout ça, mais à l'époque je n'en avais aucune idée. Avoir des "origines immigrées" ne faisait finalement pas de moi, dans le cadre du rapport social raciste et anti-immigré post-coloniaux, un "français d'origine immigré" puisque j'étais Blanc, issu de l'immigration européenne, et "assimilé".

Je crois qu'à l'époque, sans le comprendre, j'avais refusé cette séparation, vécue sur le mode "ils/elles créent de la différence et refusent ma fraternité, ma solidarité"2 , alors que dans le même temps je devais, si ce n'est comprendre et savoir, au moins pressentir déjà qu'il se jouait ce rapport raciste et que j'étais Blanc, que je n'occupais pas la même place. Je crois que cette difficulté à voir, qui est en même un refus de voir, j'ai du la garder pendant longtemps. Je crois que beaucoup de Blancs refusent d'être appelés Blancs parce qu'en fait cela visibilise une différence de position dans le rapport social raciste, et que être mis dans le même paquet que d'autres Blancs racistes alors que nous nous pensons non racistes, ou anti-racistes, n'est pas recevable subjectivement.

La suite

  1. Évidemment, je ne dis pas que les médias dans les années 1980 en parlait bien, ni en bien. Nous savons que dans ces années, "l'immigration" est construite politiquement, étatiquement et médiatiquement comme "problème" afin de masquer la question sociale en la remplaçant par une question immigrée. Les immigrées de viennent des boucs émissaires. Il y a un retour massif des discours racistes et xénophobe, et d'une transformation du racisme empruntant des nouveaux chemins d'un culturalisme puisant dans un héritage colonial loin d'être dépasser par la société française. []
  2. Type de réaction et de commentaire typiquement de Blanc-he que j'ai pu observé de manière très récurrente par la suite. []

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