Entre classe et blanchité 5/5

par JC

Difficultés de positionnement anti-raciste dans l'ordinaire des relations humaines: conflit, lâcheté et complicité Blanche

          Le dernier point que je souhaiterai aborder ici est la difficulté à prendre position contre le racisme lorsque celui-ci est le fait de proche ou de notre propre fait. Si la remise en cause du racisme en tant que système peut paraître éloignée et peu accessible à notre modeste action personnelle (je ne pense pas qu'on ne puisse rien faire pour autant même si cela n'est pas simple), je souhaiterai pour terminer poser quelques réflexions sur nos réactions quant du racisme se produit à taille humaine et que pratiquement nous pouvons agir et réagir. Pour avoir été impliqué moi-même dans des situations de groupe qui violentaient des non-Blanch-es, j'ai pu voir tout ma difficulté de Blanc ou la difficulté d'autres Blanch-e à prendre position, à réagir, à provoquer le conflit. J'ai pu me voir agir en Blanc y compris lorsque cette Blanchité a reposé sur ma lâcheté ou ma complicité de "race" ou de classe par le simple fait de ne pas intervenir dans un conflit ou j'aurais du prendre position. Plus exactement j'ai, de facto, pris position pour les dominant-es en ne prenant pas position contre eux/elles, fussent-ils/elles des ami-es ou des camarades.

Il est en effet beaucoup plus commode de s'attaquer au racisme, quand c'est celui des "autres" qu'au nôtre, et plus encore à ses expressions les plus visibles : à l'extrême droite, à la droite et à la "gauche de droite". Ne dénoncer que les marges les plus grossières permet d'esquiver une réflexion sur le cœur du système et de son fonctionnement, et c'est éviter de le remettre en cause dans sa totalité. C'est un peu comme vouloir ne s'attaquer qu’à "l'ultra-capitalisme" ou au libéralisme en évitant de combattre le capitalisme lui-même. Combattre le racisme d'extrême droite ou de droite, c'est renoncer aussi à s'attaquer au racisme en tant que rapport social de domination impliquant les Blanch-es d'un côté et les Non-Blanch-es de l'autre.

J'ai déjà été acteur de cette mauvaise foi à reconnaître en moi et dans mes actes ou paroles la présence de pensées racistes ou de réflexe Blanc. Je suppose qu'un engagement "anti-raciste" renforce peut être cette difficulté. Souhaitant dénoncer le racisme, dénoncer "les racistes", j'espérais certainement par là me démarquer des autres Blanch-es "racistes" , j'espérais de manière "idéaliste" pouvoir m'extraire des rapports sociaux, me "vacciner" ou quelque chose comme ça. Je n'aime donc pas retomber dans la case des Blanch-es acteur-trices du racisme, que nous en soyons conscients ou pas, qu'on en ait l'intention ou pas. Pourtant en réalité, on n'en sort pas. A chaque fois que certaines de mes pratiques concrètes ou paroles sont identifiées comme relevant des rapports de dominations racistes et du racisme, j'ai d'abord un réflexe de mauvaise foi, de crispation, de négation, de minimisation, de tentatives de trouver des explications et justifications à mon comportement. Et même si il y en a, peut être, pourquoi ne pas réussir à d'abord admettre le résultat de notre violence, même si de notre place de Blanc-he nous ne l'avons pas perçu comme cela ni voulu. Si une personne l'a vécu de manière violente et raciste, c'est que nous avons merdé.

Je ne comprend pas encore bien comment cela fonctionne socialement et psychologiquement, mais il semble que lorsque l'on se fait prendre la main dans le sac du racisme c'est toute l'image de nous-même qui est remise en cause. Personne, je crois, déjà pour des problèmes ordinaires, n'aime particulièrement avoir tort, faire des erreurs, et devoir le reconnaître. Lorsque qu'il s'agit de racisme, de sexisme ou de mépris de classe, les mécanismes de défenses de soi semblent être amplifiés.

Est-ce c'est parce que nous avons besoins de maintenir l'illusion d'une possible extraction individuelle des rapports sociaux racistes ? Est-ce c'est parce que nous sommes, par ailleurs, déjà personnellement malmenés par la société (oppressions et problèmes personnels divers) que nous sommes prêts à nier les faits, à être nous-même violents contre d'autres sous prétexte d'une violence sociale que nous subissons ? Est-ce le fait d'une difficulté à passer à l'acte en situation conflictuelle ? Est-ce pour cela que nous sommes prêts à dire à la personne qui subit directement (ou qui ne le subit pas mais qui pointe en nous un "dérapage" ou un réflexe raciste) qu'elle exagère, n'a pas compris, voit le mal partout, quitte à lui dire que c'est elle qui est violente en soulignant la violence de notre pensée, propos ou actes ?

Je ne sais pas pourquoi, je me suis vu, ou j'ai vu des proches ou des connaissances agir comme cela. D'autres fois d'ailleurs, la qualification des faits pouvait être admise (c'est plutôt rare je crois), mais c'est alors tout un débat qui revient sur la critique d'une manière de l'avoir souligné, de la "forme" de la critique ou de la forme de la colère. Si nous sommes quelques un-es à penser que la colère est légitime et que la révolte prend la forme qu'elle peut ou qu'elle choisit, lors que celle-ci est dirigée contre nous, c'est plus difficile à recevoir. Pourtant, nous devons apprendre à recevoir cette colère quand nous en sommes la cause.

Lorsque notre racisme ou notre Blancité, y compris chez les " anti-racistes ", est montré, il y a clairement une rupture qui s'opère dans le petit fleuve tranquille de nos vie de Blancs et de l'image que nous nous faisons de nous même. Un élément est venu perturber nos illusions de Blancs face au racisme et à notre racisme. Quelque chose se casse en nous, quelque chose se casse dans un groupe.

Souvent lors de ces conflits des groupes d'affinités se mettent en place et l'on protège l'auteur-e Blanch-e que quelqu'un-e a violenté en lui montrant sa violence ou sa mauvaise foi. C'est ce que j'ai déjà fait. Il y a une fusion malsaine entre la nature des liens entre les gens et les positions nous prenons quant à la qualification de ce qu'a dit ou fait notre ami-e. Dire à un-e ami-e qu'elle eu un comportement ou un propos porteur de violence raciste semble, et je ne comprends pas pourquoi, nécessairement synonyme d'attaque de la relation et de l'amitié ("comment peux-tu penser cela de moi alors qu'on est amis depuis tant d'année", ou "alors que tu me connais"). Comme si l'amitié nous immunisait de notre propre racisme ou que l'amitié empêchait toute position critique non pas contre nous, mais contre le racisme qui s'exprime à travers notre personne.

          Une des difficultés à réagir lors de situation raciste notamment avec des proches, des collèges, de la famille, des "camarades", c'est que notre positionnement de Blanc dénonçant le racisme de nos amis, ou en prenant position clairement en faveur de "victime" du racisme, nous fait courir le risque de la perte de nos liens sociaux avec eux/elles. Le coût d'un positionnement contre le racisme est non seulement potentiellement économique, identitaire, il est aussi "social" dans le sens où nous courrons le "risque" de perdre des amis, des relations ou de voir l'état des relations se dégrader. Prendre position ordinairement contre les nôtres c'est aussi dépasser des lâchetés ordinaires qui nous habitent et qui nous associent activement à la reproduction de la Blanchité et des rapports sociaux racistes et de classe.

Je me suis longtemps demandé pourquoi, par exemple, dans certaines organisations politiques, syndicales, associatives, lorsque l'un des membres a tenu des propos et pris des positions racistes ou sexistes, l'organisation en tant que telle ou simplement les autres membres de celles-ci ne prenaient pas ou peu position clairement contre l'auteur-e.

J'ai compris que c'était parfois du fait de la place de pouvoir de l'auteur-e, ou du fait de jeu d'alliance, de calculs divers qui empêchaient des positionnements clairs. Je crois que c'est le cas. L'enjeu est aussi, consciemment ou inconsciemment, de préserver, égoïstement, nos liens et notre place dans un groupe, notre tranquillité (vivre un conflit est toujours désagréable, prise de tête, et parfois coûteux) et aussi plus globalement de préserver le groupe en tant que groupe pour qu'il puisse se reproduire et garder sa force interne sans qu'il ne soit gêné, attaqué, fragilisé, remis en cause, d'aucune manière par qui que ce soit.

Être Blanc, c'est aussi se taire et ne rien dire pour ne pas risquer des formes d'isolement social chez les Blanch-es que ce soit les ami-es, la famille, le travail, le militantisme, etc. J'ai souvent senti cela dans mes hésitations à contredire l'insouciance de certain-es ami-es Blanch-es de couches moyennes. Casser l'ambiance par ce qui est vécu comme des reproches m'a mis de nombreuses fois en situation d'isolement. Alors être Blanc c'est aussi préserver ses liens avec la société Blanche et tout les avantages relationnels et affectifs qu'elle nous procure. Et tout cela au détriment des non-blanc-hes subissant non seulement les agressions racistes, mais ensuite les non positionnements et le manque de courage des Blanch-es, et donc les non-blanches subissent une violence supplémentaire d'une solidarité Blanche effective et concrète qui se fait à leur détriment.

C'est surtout chez les militant-es de gauche que j'ai découvert des résistances inattendues à réagir face au racisme du quotidien. Inattendues parce que j'étais naïf et méconnaissais ce qu'est le racisme et la Blanchité. Je pense aussi qu'en France "les militant-es" sont aujourd'hui construit-e-s en petit monde, en vase clos, qui constribuent aussi à construire une fracture entre les "gens" qui ne s'engageraient pas, et les « militant-es » qui eux lutteraient et finalement seraient plus éclairé-es.

Les "mondes militant-es" en France sont dominés par les couches moyennes (voir supérieures), les Blanch-es, les hommes, les hétérosexuels, etc., si ils/elles sont dans des intentions nobles et sincères, et qu'ils/elles contribuent réellement, en partie (et à côté de tous les autres "gens" qui font le monde chaque jour et qui se battent chaque jour aussi hors des formes de lutte des monde "militant-es"), ces militant-es ( et moi avec) sont aussi dans des stratégies de préservations de leur propres intérêts sociaux et "communautaires".

Nous ne sommes pas plus éclairés et moins foireux que le reste des Blanch-es non militant-es.

Mes fréquentations non militantes m'avaient laissé croire que leurs/nos résistances étaient en partie liées à un manque de "connaissance", de "conscience", à un manque de politisation, ou à un manque de volonté de transformer la société si c’était au prix de la remise en cause de nos privilèges et de notre place. Mais cette illusion est tombée lorsque j'ai découvert que les militant-es n'étaient pas nécessairement plus au clair que les Blanch-es "ordinaires". Je ne pense plus qu'il y ait une si forte différence entre les milieux militants soit disant intellectuellement plus "avancées" dans la compréhension ou l'action contre le capitalisme et le racisme que les autres personnes. Les processus de protection de soi sont finalement très similaires.

     Après l'avoir vu en moi ou chez mes proches Blanc-h-es militant-es ou non militant-es,  je constate qu'être Blanc c'est aussi de ne pas réussir à prendre parti contre notre Blanchité raciste individuelle et collective lorsqu'elle s'exprime, ne pas réussir à trouver la force, avoir le courage du conflit et à nous décider à prendre le parti de l'opprimé-e. Pour moi, dès lors que je ne l'ai pas fait, cela est revenu à prendre dans les faits le parti des dominant-es et de notre Blanchité. "Sur une barricade il n'y a que deux côté camarade. Choisis ton camp". Et bien en cas de conflit, je sais que ma Blanchité, alliée à mes propres faiblesses, est aussi ce qui m'empêche de prendre parti concrètement contre le racisme. C'est dans cela aussi que ce joue mes lâchetés et mes complicités de Blanc face au racisme direct ou indirect des Blanch-es.

Conclusion

          J'espère avoir pu montrer comment d'un impensé "racial", j'en suis venu petit à petit à comprendre l'existence d'un racisme systémique et de ma position social de Blanc avec ses privilèges associés. Autre chose fût alors la découverte des résistances des Blanc-hes, mes résistances de Blanc, à me regarder comme Blanc occupant une position sociale privilégiée contribuant directement ou non au racisme. Je ne crois pas avoir réussi à expliquer clairement ce que je pense moi même, et ce que je comprends du racisme et de la blanchité dans leur complexité. J'ai néanmoins essayé de poser quelques éléments de réflexions même si ils sont biaisés, incomplets ou faux.

         En tout cas, j'espère que les Blanch-es qui subissent et/ou participent au capitalisme et au racisme (en tant que rapport social), et qui souhaitent les remettre en cause, nous réussirons à faire avancer une réflexion encore trop rare en France, pour pouvoir au plus vite renverser le capitalisme et le racisme fusse au prix de la perte de nos avantages qui font que ces systèmes économiques, sociaux, culturelles, symboliques, identitaires, nous tiennent.

Je crois de plus en plus que cette Blanchité, comme instrument et incarnation du rapport social raciste en nous, ne pourra être combattue sans l'établissement d'un rapport de force autonome (hors de nous) des non-Blanch-es "contre" nous même, ou plus exactement contre notre participation directe et indirecte au racisme et contre notre Blanchité. Nous devrons accepter que ce rapport de force soit plus ou moins exigent voire "violent" en fonction de nos résistances et mauvaise foi de Blanch-es à lutter contre le/notre racisme et nos privilèges Blancs.

Pas plus qu'il n'y a "d'auto régulation du marché" ou de "loi de la main invisible" en économie capitaliste qui assureraient un soit-disant équilibre des dérives du capitalisme, nous n'avons de capacité spontanée en tant que groupe social dominant et avantagé par le racisme, à nous transformer par nous-même, spontanément et sympathiquement, sans un rapport de force et un rapport de sens, qui nous "aide" et surtout nous contraint à abandonner notre position social de Blanch-e. La question est de savoir si, de notre côté, nous allons faire notre part du travail et de la lutte pour contribuer concrètement et activement à cette lutte contre le racisme et notre Blanchité.

J.C., Lille, décembre 2010

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