Je suis blanche

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          J'ai grandi dans un petit village reculé ; une population blanche à 100 % ; Dans ce village, socialement parlant, c'est assez mélangé mais ça ne se mélange pas : les enfants d'ouvriers et d'agriculteurs sont dehors, vivent ensemble et sont les plus nombreux; en tout cas les garçons.Je les vois souvent passer en bande par la fenêtre de la cuisine. Les autres enfants, de classe moyenne ou de classe bourgeoise, peu nombreux, restent entre eux, ne sortent pas, repliés dans leurs grandes maisons qui les soustraient à une possible rencontre, périlleuse.

          Moi, je ne sors pas, j'ai interdiction de sortir, sans mes parents je veux dire. Cela durera, à quelques exceptions près, jusque 17 ans : il ne faut pas traîner dehors ; l'extérieur c'est dangereux ; aller voir des amis ça ne se fait pas à mon âge, et puis qu'est-ce que j'irais faire dehors , j'ai assez à faire à la maison avec le travail pour l'école. Il n'y a rien dehors. Rien ni personne. La famille c'est mieux. Il y a eu des fois où est née l'envie d'autre chose. Mais chaque début de rébellion ou chaque tentative d'entorse à la règle déclenche la terrible colère paternelle. Je suis une enfant sage, muette et introvertie. Pas par choix.

        Peu de contact donc, avec le monde du dehors, et du coup, le monde du dehors m'angoisse, je suis agoraphobe. Très longtemps, je continuerai à ne pas supporter le monde, chaque pas dans une foule me coûte, chaque entrée dans une pièce avec des personnes me soulève le cœur. Je mettrai longtemps à savoir entrer en contact. L'autre me fait peur. Et quand je pense que pour moi, pendant toutes ces années d'enfance et d'adolescence, l'autre, celui que je vois derrière la fenêtre est blanc, uniquement blanc. Et que bien sûr à l'époque cela ne m'a paru ni étrange ni problématique… Quand je pense que pour moi, pendant toutes ces années, l'autre non blanc n'existe pas, sauf à travers les paroles des blancs qui en parlent…

     Les autres enfants, à l'arrêt de bus me regardent bizarrement, je voudrais disparaître sous terre. Ils se moquent de moi : selon eux, je suis celle qui ne parle pas, celle qui est démodée, celle qui les snobe parce qu'elle a des parents qui ont fait des études. De mon côté, je colle à l'image qu'ils ont de moi: pas la force de montrer autre chose et puis, je pense, une part de moi les méprise effectivement : sûrement que si l'on ne me laisse pas les voir, c'est qu'il y a une raison. Ils ne sont sûrement pas très fréquentables.

De toute façon, il faudrait parler, et je ne peux pas. La timidité est ma protection et mon entrave.

Les autres enfants jouent ensemble. Enfin, les filles avec les filles et les garçons avec les garçons. Ils se battent, se taquinent; mais il y a une chose qui les réunit tous et toutes, en général. C'est quand ils parlent des autres écoles, celles de la ville, où il paraît qu'il y a plein d'arabes et où il paraît que « c'est chaud ».

Moi, je me demande ce que ça veut dire « chaud »; je constate que ça a l'air problématique qu'il y ait la présence de beaucoup d'arabes; pour moi, toute présence humaine est problématique. Pourquoi pas celle-là.

     Les enfants de l'arrêt de bus s'insultent parfois : je les trouve souvent vulgaires ; chez moi, un mot de travers peut déchaîner une colère dévastatrice. Mon père n'aime pas les filles impertinentes, c'est ce qu'il dit souvent. Il n'aime pas les filles qui parlent ; je suis douce et timide, il l'a voulu. Chez moi, le langage châtié est une attention de tous les jours : il faut parler correctement ; mes parents, enfants d'ouvriers, sont les seuls de leurs familles respectives à avoir fait un peu d'étude et à avoir accédé à un statut social dit « supérieur ». J'ai l'impression qu'ils se surveillent constamment ; il ne faudrait pas retomber là d'où ils se sont échappés et cela passe aussi par le langage ; ma mère me répète sans cesse qu'il faut parler correctement. Mon père reprend systématiquement mes « écarts de langage ». J'obéis, docile, car chaque manquement à la règle, je le paie, cher.

     Ma mère elle-même se trouve souvent inintéressante, elle dit qu'elle n'a pas d'idées, qu'elle s'exprime mal; elle en souffre; et ce qu'elle ne supporte pas chez elle, elle le rejette aussi chez les autres: il y a plein de gens qu'elle trouve inintéressants ou pas assez instruits; elle dira souvent à mes sœurs qu'elle ne veut pas qu'elles ramènent des personnes « sans éducation » ; elle ira même jusqu'à dire une fois, lorsque nous serons adultes qu'elle ne veut pas qu'on ait des petits copains ouvriers. Il faut aspirer à mieux. Si mes oncles entendaient ça…

Ma mère se dispute souvent avec ses frères qui lui reprochent de se croire supérieure à eux ; c'est la seule fille de la famille ; ils trouvent qu'elle a un boulot de « planquée » ; ma mère dit qu'elle est contente d'être partie de la maison et qu'ils lui en ont fait baver : un jour, elle m'a montré sa cicatrice, dommage collatéral d'une bagarre avec ses frères. Pourtant, ma mère dit qu'elle aime ses frères et elle va très souvent leur apporter un coup de main dès qu'elle sent qu'ils en ont besoin.

     Mes cousins, parfois, tout au fond de ma tête, je me surprends à ne pas les trouver très intéressants, en plus ils ne sont pas « bons » à l'école. Et chez moi, même si c'est dit entre les lignes, c'est très problématique. Il arrive d'ailleurs souvent que ma mère vante devant la famille les mérites de sa fille aînée qui réussit, comme un drapeau d'un pays conquis. Cela me gêne d'être mise en concurrence avec les autres enfants de la famille; cela me gêne d'être mise en avant, je n'aime pas sortir de l'ombre. Et puis, je sens bien que ça crée un malaise avec mes cousins et cousines, mes soeurs. Mais je me tais, je n'aspire qu'au silence. De toute façon, je n'ai pas droit à la parole. A force je sens bien que quelque part, je suis gagnée par la fierté de réussir; c'est aussi la seule chose qui semble me valoriser aux yeux de mes parents.

Avec mes cousins, on ne se parle pas. Ils jouent dehors, se battent, font du bricolage. Ils ne me proposent jamais de participer, ni à mes cousines. Nous, les filles on reste dans la maison bien sages. De toute façon, même s'ils me proposaient, je n'irai pas. J'ai peur. J'ai toujours peur de tout. Je préfère rester à lire et mes cousins n'aiment pas lire. Je ne comprends pas.

Dans la famille, le rapport à l'autre qui n'est pas blanc a toujours été problématique. Ma mère dit que ses frères sont racistes et que c'est sûrement à cause du manque d'instruction… Aïe. Double noeud…

     Il y a souvent des remarques sur les arabes quand on fait des réunions de famille ; ça déclenche de grosses disputes entre mes parents et les frères de ma mère. Mon grand-père dit qu'il avait aussi droit à des commentaires « méchants » quand il est arrivé en France . Il n'est pas d'accord avec ses fils. Eux disent que ce n'est pas pareil, mon grand-père est comme les français…ce qu'ils ne disent pas : mon grand-père est blanc.

Lorsque ma mère exprime son désaccord avec ses frères, ceux-ci lui coupent la parole et lui disent de se taire. Lorsque c'est mon père qui parle, ils l'écoutent et se disputent avec lui. Les frères de ma mère disent que de toute façon, mes parents sont toujours là pour leur faire la leçon; ma mère dit que ses frères ne lui ont jamais laissé la parole et que mon père non plus. Mon père dit que ma mère est bête et ses frères racistes….alors?????

Dans ma famille, le rapport à l'autre qui n'est pas blanc a toujours été mêlé à d'autres enjeux familiaux; l'autre non blanc a toujours été un objet de discours, un enjeu de nos déchirures. sans corps, sans chair. Heureusement, je crois.

Dans la famille de mon père, c'est la même chose, souvent des disputes : mes cousins ont la peau foncée et les cheveux frisés, ils ont toujours peur qu'on les prenne pour des arabes ; ils se coupent les cheveux courts. Il y a toujours des blagues qui circulent avec un arabe dans l'histoire ou un homosexuel. Un jour, l'un d'eux dit qu'il ne veut pas avoir la coupe d'un « Jackson Five ».

Mon père se fâche très fort, il se brouille avec sa famille; nous repartons souvent brutalement après de violents échanges; qui se poursuivent ensuite entre mon père et ma mère: il y en a toujours un pour reprocher à l'autre sa famille. C'est dur. Je suis au milieu de tout ça, je trouve que mon père a raison de ne pas laisser dire de telles choses et en même temps, aujourd'hui, je pense….

…que ma mère a aussi dit à ma soeur qu'il faut se méfier des petits copains musulmans parce que quand même, les femmes voilées…. ; elle ne précisera pas, à nous de tirer des conclusions.

Elle n'a jamais demandé si les amis de ma soeur, non blancs, étaient musulmans. Cela allait toujours de soi. Elle n'a jamais non plus parlé de petits copains catholiques ou autres…

Moi, je me suis souvent demandé si être voilée signifiait avoir moins le droit de sortir que moi

…que mon père est un anticlérical acharné. Tous ceux et celles qui croient en un dieu sont aliéné-e-s selon lui. Chez moi, l'athéisme est un dogme. Les mots de mon père sont teintés de haine lorsqu'on ose aborder cette question. Dans les faits, il se montre plus « clément ».

Il parle parfois des musulmanes qu'il fréquente; comment il les aide. Et il dit aussi souvent qu'il aime les filles aux yeux de braise et à la peau foncée. Ces femmes, nous ne les avons jamais vues à la maison.

J'ai pendant longtemps voulu avoir les yeux noirs; pour lui plaire. Je me suis souvent demandée pourquoi il ne parlait jamais des musulmans qu'il fréquentait. Aujourd'hui, je pense que c'est parce qu'il n'y en avait pas, des hommes, je veux dire.

Et aujourd'hui, lorsque je revisite ses paroles, j'y trouve plein de désir pour ces femmes, l'attrait pour leur physique exotisé, leur réduction à un corps; et sa bienveillance d'alors se transforme en marque de sexisme et de paternalisme blanc…. J'ai moi-même longtemps trouvé que les hommes et les femmes non blancs-ches étaient toujours très beaux.

A l'époque, pas de parole contre la sienne: je n'ai pas d'ami-e-s, je n'ai pas d'ami-e-s non blancs-ches, je n'ai pas d'ami-e-s musulman-e-s; il n'y a que des blancs-ches, adultes, qui passent à la maison.

J'hérite de ce discours haineux et confiant. Et devenue adulte, le recracherai à l'occasion, quand je serai devenue moins timide, avec un sentiment puissant d'avoir compris quelque chose du monde et d'avoir enfin des choses à affirmer.

Mes parents disent que le combat contre le racisme c'est important et que l'émancipation féminine c'est important. Ils ont manifesté contre la présence de Le Pen au second tour en 2002. J'y étais également.

Mais aussi, ils nous disaient, petites, que les copines de l'une de mes soeurs sont bien gentilles, mais qu'elles l'entraînent sur une mauvaise pente. Quand ma sœur fera des fugues, lorsqu'elle se disputera violemment avec mes parents, ses copines seront toujours convoquées comme raison à cela. Presque toutes sont non blanches et toutes habitent dans un quartier pauvre de la ville la plus proche; il ne fait pas bon traîner là-bas, selon ma mère. Et puis ma soeur, un vrai garçon manqué……on ne peut rien lui dire.

Aïe. Encore un double noeud…

… Plus tard aussi, ma soeur aura des histoires d'amour avec des garçons non blancs musulmans. On en entendra beaucoup parler. Ces histoires deviendront même de sacrés enjeux dans le rapport à nos parents. L'autre, le non blanc, est au coeur de la bataille et porte les marques de la guerre qui opposent les filles à leur père.

Et il y a, aussi, les non blancs qui n'existent pas: les asiatiques par exemple. À la maison depuis toute petite, j'ai une poupée noire.

Le premier souvenir lié à une personne noire, date de mes 17 ans. C'est pendant une compétition d'athlétisme. On court contre une équipe parisienne. Il y a une coureuse noire. Dans le public, on entend des « ouga, ouga » à chaque fois qu'elle vient sur la piste ; elle joue trop bien. « Ils veulent la déconcentrer », c'est ce que me dit mon entraîneur quand je l'interroge sur ce qui s'est passé ; je me contente de ces explications sans réfléchir plus loin ; même si je suis très mal à l'aise. Et puis quand même, je suis contente parce qu'il trouve que j'ai bien couru et les autres filles du groupe aussi.

C'est pas tous les jours que ça se passe bien avec elles. On est très différentes, je crois qu'elles ne me trouvent pas dégourdie, trop « bonne élève », trop timide aussi. Les débuts dans l'équipe ont été très douloureux; j'ai de toute façon dû me faire violence pour entrer dans un univers qui n'était pas le mien. Mais j'avais besoin de sortir de chez moi, c'était devenu urgent, vital.

Du coup, cette compétition, c'est plutôt un bon moment pour moi. Je me souviens que je me suis dit que la coureuse de Paris était noire, j'en ai même parlé à mes parents; je ne lui ai pas parlé, à elle.  Je ne me suis pas dit que j'étais blanche. La blancheur, à l'époque ne me questionne pas, ne me paraît pas problématique. Elle est partout autour de moi, elle est là d'évidence, sans qu'on n'ai jamais besoin de dire son nom, sans jamais être pointée du doigt.

Souvenirs éparpillés d'une construction de blanche mêlée à plein d'autres choses.

Tout est là, au fond de moi.

Il y a peu, je me trouvais dans le métro tard, le soir. Il n'y avait que des hommes présents. Quand je me suis aperçue de ça, j'ai eu un mouvement d'hésitation. L'un d'eux m'a dit: « T'as peur, hein, y'a que des arabes ici! ».

J'ai pensé lui répondre: « Non, j'ai peur, il n'y a que des hommes ici. »

Et puis, je me suis tue parce que finalement, je ne savais pas très bien s'il n'avait pas raison.

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