L’expérience blanche : Introduction

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Pourquoi et comment…

J’ai demandé à un certain nombre de personnes d’écrire sur le fait d’être blanc-he. Je n’ai pas fait de « sélection » ; j’ai juste demandé aux blanc-he-s que je fréquente regulièrement. J’ai insisté sur le côté personnel, inscrit dans l’expérience. J’ai dit qu’il ne s’agissait pas de produire un truc distancié. Pourquoi « l’expérience blanche » ? Le titre veut dire deux choses :

1.      Il s’agit d’une expérience comme les gens disent « expérience scientifique ». Que se passe-t-il si je confronte quelques personnes blanches à cette effroyable non-dit colorique : Vous êtes blanc-he-s! Et si je leur demande d’écrire sur le fait d’être blanc-he-s et ce que ça signifie pour eux/elles ?

2.      Cela veut dire aussi « l’expérience » dans le sens où : Comment/que vit-on quand on est perçu-e blanc-he au niveau de la race? Par contre ce petit exercice n’a aucune prétention d’objectivité ou d’exhaustivité. Il est tout à fait limité et inutilisable d’un point de vue socio-machin. Il part de l’idée qu’on peut penser ensemble hors de la « classe » des universitaires et que ça peut aider à faire bouger les rapports entre les gens.

     Au fait, oui je sais que la race n’est pas une réalité biologique. Mais c’est une construction qui continue de peser sur nos vies, qu’on le reconnaisse ou non. Ce que je pense du résultat ? Peut-être que c’est le moment où je devrais me baisser pour refaire mon lacet ou aller faire un peu de vaisselle… Disons qu’à plusieurs reprises, pendant « l’expérience » je me suis posé la question de l’intérêt de la démarche. Et de son intérêt pour qui.

      Les premiers résultats ce sont les réponses à ma demande :

      J’ai eu des « non merci », des « oui » massifs , des acrobaties et de l’évitement. ça n’a pas empêché par ailleurs que des « oui » massifs ne me rendent pas de texte, ou pondent des trucs débordant de mauvaise foi. Mais j’ai en gros demandé au double de personnes présentes. Je n’ai pas voulu insister parce que je ne voulais pas « forcer » ou donner l’impression de quêter un service. Je ne voulais pas non plus laisser croire aux personnes qui écriraient qu’elles allaient y gagner une médaille anti-raciste. A mon avis, c’est un devoir de réfléchir à nos positions sociales et ce qu’elles impliquent. Enfin, un devoir si on veut s’attaquer aux dominations… Par exemple, je considère qu’il m’est vital pour avancer de penser ma position de mec, mes privilèges, les stratégies de domination (conscientes ou pas). Je dois aussi me méfier de moi-même et de toutes les situations qui me permettent trop facilement « d’oublier » que je suis un mec…

     Le contenu : Au fur et à mesure que je recevais les textes je me demandais qui ça allait intéresser de lire ça. En tant que non-blanc je trouvais plein de choses violentes. Parfois aggravées par des tentatives d’atténuation, de minoration, d’explication. D’accord je l’avais cherché… Je n’attendais pas non plus de l’auto-flagellation ou de l’auto-absolution et on était souvent pas loin des deux. Dans les textes, chacun-e évitait soigneusement le présent. La question du désir (sexuel, amoureux) aussi. Par contre, revenaient à la surface pas mal de cautions non-blanc-he-s ; ex-meilleur-e-s ami-e-s, des ex tout court, non blanc-he-s. Je me demandais en lisant tout ça combien de personnes en combien d’occasions m’avaient sorti de leur chapeau comme alibi antiraciste imparable; à commencer par des blanc-he-s de ma famille. La violence du racisme était aussi souvent absente des écrits. Le racisme semblait souvent loin ; c’était le racisme des autres ou celui du passé… A mon âge et au vu des moments de racisme gras que j’ai traversés, je me disais que mon échantillon est bizarrement peu représentatif… Mais par delà les euphémisations, le déni, le maquillage, la fuite et les arrangements, les constructions raciales/racistes étaient là quand même. Et assez clairement il me semble. Et puis aussi ça et là, parfois, j’ai trouvé de la lucidité, de la sincérité…

     Et la question reste : A qui ça peut servir ?

          L’idée en tous cas n’était pas de chercher à faire écrire à des blanc-he-s des textes parfaits sur la race et sur leurs constructions. L’expérience c’était aussi ça… Proposer un miroir et voir ce qu’il reste entre impensés, mensonges et lucidités. Et que ça aide à déconstruire, à avancer… L’idée c’est aussi de ne pas ici tout décrypter et orienter la lecture. Les réactions feront peut-être l’objet d’un prochain numéro. Disons déjà que ça a peut-être aidé les participant-e-s. Que peut-être lire leur texte à la lumière des autres textes rendra l’auto-analyse plus aisée. Pour les autres, à vous de lire et d’en tirer ce que vous pouvez … Les personnes qui écrivent ne sont pas toutes à l’aise avec l’écriture. Pas toutes militantes non plus. Leurs textes sont simplement classés dans l’ordre d’arrivée; sans hiérarchie. Je les remercie toutes et tous pour leur participation ; quelle qu’en soit la teneur.

Tilda Kawengé

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