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par NB | Version PDF

Roubaix, France, dans les années 80

          Mes grands parents habitent à Roubaix, que j'ai quitté à l'âge de 5 ans. Ce sont de petites maisons ouvrières à proximité de Laënnec, alors réputé comme quartier chaud. Si l'on s'en approche, on y voit beaucoup "d'Arabes" comme disent mes grands parents.Ce sont "les Arabes" qui semblent responsable de tous les problèmes de "délinquance". Pourtant ma grand mère me raconte parfois qu'elle vient de parler dans la rue avec "un Arabe" étonnamment "très gentil". A ce que je qualifierais aujourd'hui de "haine" envers "les Arabes", s'ajoute la méfiance que mes grands-parents développent vis-à-vis des "Romanichels" qui installent régulièrement leur camp sur le terrain vague qui fait face à leur maison . Lorsque nous parlons de politique devant la TV, mon grand-père me dit qu'il votera pour Raymond Barre car ce dernier se propose d'en finir avec "les délinquants". Lorsque mon grand-père prononce cette phrase, dans ma tête, ces "délinquants" ont des visages "d'Arabes". Un jour, alors que ma mère vient me rechercher chez eux, deux "Arabes" lui volent son sac à main et s'enfuient par ce même terrain vague (qui représente alors pour moi la zone de non droit). J'en pleure et ne comprends pas pourquoi "les Arabes" s'en sont pris à ma mère. Plus tard une école de police sera construite sur le site de l'ancien terrain vague. Je suis comme soulagé car j'ai l'espoir que ma famille et moi-même serons plus en sécurité face à la "délinquance" et donc peut-être face aux "Arabes".

Safi, Maroc 1993

          J'ai douze ans, il fait lourd, et j'ai le sentiment de vivre l'expérience de ma vie. Le décor (signalisation, stations services) m'apparaît comme un mélange à la fois familier et "exotique". Nous somme reçus par des membres d'une famille que nous côtoyons en France. On nous fait le plus grand accueil. Nous arrivons par ailleurs avec des trésors de l'Europe : poêle Téfal, sac de vêtements, bijoux… Je m'estimais venir d'une famille modeste, mais ce jour là, je ne m'étais jamais senti aussi riche depuis que j'avais méprisé publiquement l'élève le plus pauvre de ma classe en CM1. Dans le quartier, nous sommes les "Français", mais pas n'importe quels Français, puisque nous sommes blancs et que le plus jeune d'entre-nous (moi en l'occurrence) a les cheveux qui ont blondi sous le soleil. Je suis la curiosité des voisins et la fierté de mes hôtes. Lorsque nous nous baladons, des jeunes filles m'interpellent timidement mais explicitement. Pour moi qui ai toujours été le plus petit de ma classe, à l'ombre des grands costauds, la situation est incroyable. Pourtant, m'étonnant moi-même, cela ne me déstabilise pas. Je suis comme un mac, à qui tout est dû. Je conclus rapidement que les "Marocains" nous ennuient, qu'ils nous dérangent lorsque nous sommes entre nous (les 4 blancs et la famille qui nous accueille). Je leur réponds tout de même, notamment lorsque sur la plage, accompagné par trois des filles d'une voisine, quelqu'un me demande avec une phrase en français préparée à l'avance : "c'est comment, chez vous en France?". Je me souviens encore lui raconter en vrac, tout ce qu'on trouve en France et qui (selon moi) ne se trouve pas au Maroc. Jusqu'à faire des grands gestes pour lui expliquer comment nos centres commerciaux sont grands comme la plage où nous nous trouvons. Villeneuve d'Ascq, France 1992-1994 Coincée entre ces quelques années, j'ai vécu une courte période durant laquelle mon meilleur ami était noir. D était plutôt nerveux, voir hargneux si on le poussait trop. Il était sec, n'avait peur de pas grand monde et était très bon basketteur pour son âge. Il avait un an de plus que moi, et lorsqu'il a redoublé, nous nous sommes retrouvés dans la même classe. Habitant à quelques blocs l'un de l'autre, nous avons rapidement passé nos temps libre ensemble. A ce moment là, nous n'étions pas aussi proches pendant l'école, où il préférait les durs, et autres multirécidivistes de la bagarre de récréation. Un soir où nous amusons plutôt bien, je lui fais remarquer ce double état : "c'est vrai" répondra-t-il sans ne savoir rien rajouter. Les choses évoluent : nous sommes toujours fourrés ensemble. J'aime bien aller chez lui, et sa famille m'accueille toujours bien. Ma mère l'aime bien, mais me parle souvent de son odeur qu'elle dit ne pas supporter (certainement due à la friture qu'ils préparaient souvent chez eux). Ces propos m'attristent mais je ne relève pas, ayant compris par ailleurs que ma mère, malgré son affection pour lui et sa famille, préfèrerait que j'ai des fréquentations plus studieuses. Il est vrai que même s'il nous est arrivé de faire nos devoirs ensemble, ce sont les petites arnaques qu' à son contact je découvre. Qu'importe, c'est mon meilleur ami, je veux tout faire avec lui, dormir chez lui deux fois par semaine et y perdre mon temps s'il le faut. Petit à petit, je suis régulièrement amené à traîner avec lui et ses autres amis noirs. Avec eux, je me sens à la fois en sécurité, et confronté à des situations tendues avec d'autres groupes venant d'autres quartiers que je serais bien incapable de gérer seul. A cette époque, ils ont tous vu le film "Menace II Society" et s'appellent "négros" entre eux. Lorsque D fini par m'appeler "négro", je suis comme flatté. La pré-adolescence arrive, il me semble que nos préoccupations s'éloignent. Je ne comprends pas la musique qu'ils écoutent. Mes cheveux poussent aux sonorités rock auxquelles je me passionne progressivement. Depuis peu, j'aspire à rencontrer celles et ceux du quartier classe moyenne sup' (blancs) d'à coté. Je trouve D trop vulgaire, il se moque de moi en public, il me gène, je ne lui apporte rien.

Lille, France 2010/aujourd'hui

          Sur les 15 dernières années j'ai, bien entendu, des choses à raconter. Mais ces choses sont encore trop liées à ce que je vis aujourd'hui, même si je n'estime pas avoir dénoué totalement les trois expériences développés plus haut. En ne mentionnant que de bien vieilles expériences, j'ai le sentiment de n'avoir pas pris de grands risques : un peu comme le cinéma hollywoodien s'attarde à relever les aberrations de l'Histoire à propos de périodes vieilles de plusieurs siècles. J'aurais notamment voulu parler des graves erreurs que mon groupe d'amis blancs et moi avons fait subir à l'un de nos amis communs de couleur. Comment nous n'avons pas été à l'écoute, notre irresponsabilité, notre lamentable incompréhension lorsque celui-ci s'est finalement déclaré en colère contre nous ses amiEs, nous les blancs. Aujourd'hui c'est le statu quo, entre nous deux ça ne se passe ni bien ni mal, mais je pense qu'il n'en attend plus grand chose. J'aurai voulu conter cette histoire douloureuse, mais s'il me semble impensable de le faire sans en avoir vraiment reparlé à cet ami. J'ai bientôt 30 ans, et je crois que mes amiEs de couleur se comptent sur les doigts d'une seule main. J'ai beau y penser régulièrement j'ai encore bien du mal à réagir immédiatement à un sous-entendu raciste de la part de mon entourage. Cela reste comme extérieur à ce que je peux vivre, une lointaine projection. Au mieux, c'est pour mes amiEs de couleur que je le fais. Puisque je les ai déja blésséEs, je me rattrappe par ces petits sursauts, qui, ne trouvant peu ou pas résonance, retombe mollement dans mon univers cotonneux de blanc.

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