Une analyse personnelle

par HO | Version PDF

Salut X

Je reprends ton mail pour discuter du sujet que tu proposes.

A savoir, la "blancheur" ou "blanchitude", voire la "blanch'attitude".

J'y ai réfléchi et je relie ce questionnement à celui de l'identité, et par glissement au phénomène d'identification.je m'en tiens à une analyse personnelle, une sorte d'introspection, qui a valeur de témoignage sans caractère généraliste.

Or, donc, qu'est-ce "être blanc"? Pour répondre à cela, je dois à l'évidence supposer que je suis "blanc". Ou vu comme tel.

Dans la vie de tous les jours, j'admets que je participe à ce jeu de dupe que j'illustre par la saynette suivante:

-"salamalekoum, je voudrais un bouquet de coriandre"

-"voici monsieur, ça fera un euro"

-"choukran, et à demain inchallah!"

-"c'est cela, au revoir"

La scène se passe dans mon quartier.

je suis l'interlocuteur qui use de ces civilités, entendues dans toutes les bouches aux quatre coins des étals; Et celui qui s'applique à me répondre en français de Shakespeare est un des commerçant du marché dit "arabe" de Montpellier.

Sans se lancer dans une analyse sociologique ou policière, du drame qui se joue quotidiennement en bas de chez moi, il est à noter que chacun des protagonistes, le marchand comme moi, identifie l'autre comme appartenant à une culture différente. En général cette attitude passe bien. Parfois ça coince ; à certains signes, je perçois que cette initiative n'est pas de bon aloi.

Lorsque j'en parle avec ma compagne, son appréciation est sans appel: "parce que t'es blanc"! Dois-je préciser qu'elle est Marocaine (née Berbère avec des ramifications Sahraoui) et que pour sa famille je suis un "formaj" (comprenez fromage)? D'ailleurs notre union, aux yeux des siens n'est pas considérée comme sérieuse car je ne suis pas musulman. Il en est de même du coté de ma famille pour d'obscurs préjugés.

Par contre, il est apparu comme capital -pour les deux familles- que nos enfants aient la nationalité française. Dans le premier cas c'est un signe d'intégration par le droit du sol (qui vous évite de laborieuses démarches aux guichets de l'immigration), dans l'autre un réflexe du vieux démon 'patriarcat'…

Malgré tout, des deux cotés on cherche les signes de ce que l'on aime ou l'on craint reconnaître: Chez les Marocains, on se plait à identifier chez les enfants, à la manière qu'ils ont de délaisser la fourchette pour manger le tajine avec les doigts que ce sont de vrais "laahrbi", tandis que coté français on note avec inquiétude ces boucles ou ces yeux noirs qui sont des composantes nouvelles de la génétique familiale… Pour compléter le tableau, j'ajoute que ma sœur a pour compagnon un guadeloupéen et qu'ils ont deux enfants. Là aussi, fini les grands bons à rien (comprenez grand-blond-"aryen") chers au cœur de notre mère (eh, oui! il y a des idées qui ont la peau dure). J'entends au sujet de nos enfants (ceux de ma sœur et les miens) qu'ils sont métis à quel degré? Existe-t-il dans ce domaine une échelle pour mesurer le niveau de pigmentation?

Je constate que chacun projette sur ses enfants, ses petits-enfants, son compagnon, sa femme, sa belle-famille, ses voisins… et qui est blanc, et qui est métis…

Par où considérer le problème?

Pour être vu comme blanc et me reconnaitre comme tel, je dois présenter des particularités physiques qui signent la blancheur, ou appartenir à un groupe qui s'identifie à ces critères…

Cette approche flirte dangereusement avec le concept de "race". Historiquement le mot a été utilisé pour désigner des groupes se différenciant par leur religion ou par leur nationalité. Il sert surtout à alimenter les discours nationalistes de toutes les époques en stigmatisant les minorités Même si le terme "race" tend à disparaitre (au profit de "type"), la nomenclature n'en demeure pas moins: l'expression "blacks, blancs, beurs" en est un exemple.

Ainsi, pour ceux qui se reconnaissent comme "blacks", je suis… un blanc mais pour les "beurs": je peux, selon le cas être perçu comme… "juif" pour les "juifs", en revanche, je donne à penser que je suis… pro-arabe (voire les deux) 'Anyway'! en Inde, on m'a souvent demandé si j'étais "muslim" (ce qui pourrait confirmer l'hypothèse précédente!) J'ai, dans un autre registre, un ami travaillant à la police de Marseille , qui m'a affirmé que si je n'étais pas du continent, je pourrais être corse…

Ah! j'oubliais… un jour, alors que je jouais du piano-bar en costard dans un complexe naturiste, un américain m'a affirmé que j'avais un feeling plus ou moins en rapport avec le fait d'être noir!

Mais je décèle que je suis perçu un peu selon ce que chacun veut bien s'imaginer, s'approprier ou rejeter de moi.

Envisageons maintenant les éléments de mon identité civile et culturelle :

Je suis né français de père français et de mère française eux-même né de parents français

Que n'ai-je pas entendu en terme de représentations autour du lignage, de l'appartenance, de la nationalité…

Prenons d'abord l'exemple des ressemblances et traits de caractère : j'aurais les yeux de mon père, les oreilles et la dentition de ma mère, les mains de mon grand-père et sa calvitie aussi… La façon de me tenir voûté d'un certain cousin éloigné, le caractère excessif de mon oncle maternel, je change d'avis comme mon arrière-tante dite "La Courant-d'Air", etc…

Autrement dit, à force de répétition et de conditionnement, je m'approprie ces signes, reconnu comme 'appartenant' à une filiation, 'reconnaissable' et 'reconnaissant'… Je développe volontiers la croyance que 'moi, c'est un peu (de) ma famille et ma famille c'est un peu (de) moi

Je suis désolé… mais si il y a un psy dans la salle, lui vous l'expliquera: enfant, j'ai construit mon identité sur ce genre de représentations, sur ces mantras, assénés parfois, par l'environnement.

De l'identité civile, je bascule aussitôt dans l'identification à ce personnage, à ce nom de famille et à son histoire. Pour plus de détails apprenez qu'elle a ses racines en Dordogne une terre de paysans où il faut casser la caillasse (aïe!) où les hommes ont un passé de serfs ou de vilains (lisez "Jacquou le Croquant" d'Eugène Le Roy) où les vieux parlent en majorité le "patois" gascon (voir Frédéric Mistral…)

Mais quelle différence avec tant d'autres départements d'une France qui fut rurale jusqu'en 1945?

Et quel rapport, 'Herr General' avec le fait d'être blanc?

C'est que de s'identifier à sa famille, on a vite fait de s'identifier à ses valeurs, à ses traditions , à ses idées. En politique, on appelle ça "l'attachement fort à un terroir" (et les préférences qui vont avec…)

Dans cette contrée, la fenêtre sur le monde, à l'heure de la soupe, est encore TF1… j'ai le souvenir -dans les années 80- que, ma grand-mère, fort croyante rapportait que le curé (cf. Don Camillo…) se plaignait que ses ouailles ne fréquentaient guère l'église. Jusqu'au jour ou tombant malade, il fut remplacé. Le dimanche suivant, l'église fut pleine: le prêtre était africain.

Je ne sais comment faire état d'une certaine mentalité, de générations qui sont nées à la fin du XIXème et au début du XXème. J'ai la chance d'avoir connu mes grands parents : je les ai entendus parler de leurs propres parents et de leurs grands parents. Ce qui m'amène à connaître des pans de vie de ma famille jus-qu'autour de 1850. L'intérêt à cela est que si leur témoignage par son caractère subjectif n'apporte rien à la grande histoire, il a le mérite de m'éclairer d'avantage sur ma propre histoire.

C'était quoi "être blanc" avant moi?

Dans la mythologie familiale, "être blanc" c'est forcement être né de parents "blancs" et où trouve-t-on ce genre d'ancêtres? dans la région que je viens de décrire, pardi, et par conséquent en France!

En creusant un peu, j'ai trouvé savoureux d'apprendre qu'un membre de la famille avait tenté d'établir un arbre généalogique de notre patronyme; mais il a été perdu. Il règne le plus grand tabou à ce sujet. Pas question de reprendre les recherches…

Pourquoi? Craindrait-on de découvrir quelque géniteur inattendu venant entacher la blancheur immaculée de cette noble lignée? C'est pour le moins plausible quand on sait que la Dordogne se situe en dessous de Poitiers où fut stoppée l'invasion des Sarrasins!!! Horreur! Malheur! Et que l'Aquitaine, de façon générale fut le théâtre de guerres et d'invasions incessantes au cours des siècles. D'ailleurs, pour enfoncer le clou, en cherchant l'étymologie de mon nom je découvre qu'il est apparenté au mot : maure!!! Même en patois, la signification du mot est implacable: "celui qui a la peau mate"… tiens-donc! Je me demande donc comment, dans l'inconscient familial a pu se créer cette "blancheur" à l'épreuve des lessives du temps.

Il faut peut-être plonger au cœur d'évènements, situer ces gens dans une époque et tenter d'écouter le "discours ambiant", se représenter la "façon de penser" du moment… même si c'est casse-gueule.

Pour la période qui m'intéresse et que j'ai retenue, soit de 1850 à aujourd'hui, cette famille a connu :

- le second empire et son régime belliqueux, avec restriction de libertés individuelles, conscription pour une durée de neuf ans (cinq ans de service militaire et quatre de réserve: l'aïeul était "Cuirassier", c'est vous dire), les guerres de conquête (le Maroc au motif d'être un repaire de pirates, la Kabylie, la Cochinchine, ) et la très fameuse défaite de 1870

Voilà pour un arrière-arrière grand-père…

On peut imaginer l'état d'esprit de cet ancêtre, mais surtout on peut lire dans la presse les préoccupations de ses contemporains ou découvrir dans les livres d'histoire le discours ambiant: impérialisme, expéditions militaires, découvertes et théories scientifiques, modernité et affirmation de la supériorité des valeurs européennes sur celles qui prévalent dans les territoires conquis. Les théories raciales et les discours nationalistes sont me semble-t-il très en vogue à cette époque. Au même moment, le mot d'ordre aux Amériques est d'exterminer les Peaux-Rouges

- son fils, mon arrière grand-père, né aux alentours de 1880, baignant dans cette atmosphère de fin de siècle partira en 1914 aux cris de "on va casser la gueule aux Boches'!

Bilan: 3 millions de morts; en majorité des hommes de moins de 30 ans -dont des bataillons d'étrangers- aux ordres de vieux fous séniles. Qu'importe, plus le sang a coulé, plus fort sera le sentiment national. La France assoie son emprise sur ses colonies et gagne sa place dans le rang des nations les plus puissantes.

- puis vient mon grand-père, né en 1913 (97 ans et toujours vivant): avec d'autres, il a apprit à coups de pieds au cul que la France de son enfance s'étendait de Lille à Tamanrasset.

La colonisation à l'époque était très en vogue et le maître d'école relayait avec zèle le discours politique, lui-même reflet de valeurs démocratiques très particulières n'oublions pas que Jules Ferry a rendu l'école obligatoire mais il a également prêché pour que la nation dresse les sauvages de ses récentes acquisitions territoriales. Puis arrive la guerre en 1939; les bruits de bottes, l'antisémitisme et le rôle trouble de la France dans la collaboration. Au sein de la famille, il est difficile de désavouer Pétain qui est un héros de 14-18, aux ordres duquel s'est battu le père de mon grand-père. De plus, la famille vit en zone libre -négociée par ledit Pétain- et elle n'a pas à souffrir des mêmes vicissitudes de la guerre qu'en zone occupée. Plus facile également pour mon grand-père d'être héros de la résistance et de cacher des réfugiés. Il n'en demeure pas moins qu'en dépit des horreurs de la guerre, j'entendrai fréquemment étant gosse un discours nationaliste, antisémite, xénophobe, et des idées politiques bien évidemment qui font les choux gras du F.N

- Naissance de mon père en 42, fin de la guerre en 45; perte de certains protectorats et colonies dans la foulée L'armée cherche à redorer son blason en Indochine. C'est la déroute et la fin de cette idée de grandeur de la nation par ses possessions interposées… Puis c'est au tour de l'Algérie qui réclame son indépendance (ainsi que certains pays africains) Un espoir pour les ultras que l'OAS tiendra la situation : là encore, un exemple de foi irraisonnée dans les vertus des militaires. Fin des hostilités

- Je nais en 66 Mes parents louperont le train de mai 68 et continueront a porter le flambeau des valeurs familiales: celui de l’extrême droite.

De tout cela il ressort pour moi que la mentalité familiale est imprégnée de la culture de la guerre, et avec elle une partie de la société. Cette famille a vibré aux accents du nationalisme ainsi que du colonialisme et de leur corollaire: le racisme Ce qui n'était pas de prime abord l'affaire de paysans du Quercy l'est devenu par identification au sentiment national, sous l'effet de la propagande et au besoin par la force. Peu de gens se sont opposés à Napoléon III. Peu de gens ont refusé de se battre en 14-18. Peu de gens ont dénoncé l'antisémitisme montant dans les années 30. Les choses ont changé au lendemain de 1945 mais même jusqu'en mai 68 il ne faisait pas bon se déclarer militant d’extrême-gauche.

Pour en revenir à cette question "d'être blanc"…

N'est-ce pas là une croyance à laquelle on peut trouver des raisons historiques? Elle s'est établie d'autant plus durablement dans les mentalités que les esprits en ont été martelés. Déclinée à toutes les sauces, justifiée parfois par la science, relayée par les médias, instrumentalisée par les politiques, portée par les masses qui se pressent en moutons de Panurge.

Quel remède à ça?

J'ai eu des querelles à ce sujet. Je ne peux pas changer une croyance chez l'autre. Le pire serait de vouloir lui fourguer une des miennes, comme par exemple que "les blancs, ça n'existe pas".

Je crois, pour terminer que je ne serai jamais totalement détaché d'une telle empreinte, d'un tel fardeau, de l'imprégnation d'une éducation.

Se rebeller, se révolter a été une saine attitude en son temps. Vouloir extirper de moi ce qui ne m'appartenait pas: "je suis blanc" et tout ce qui va avec. J'ai éprouvé beaucoup de honte et de rancœur à l'égard des "miens". De la culpabilité aussi: on appelle ça le conflit de loyauté, parait-il.

Mais je ne suis pas MA famille, je ne suis pas les IDÉES de la famille dont je suis issu, je ne suis pas responsable des actes du passé, ou des opinions, ou des croyances de tel ou tel et de leurs conséquences. A la limite, c'est comme un héritage: on peut accepter ou refuser.

Dans mon cas c'est très clair: je peux mettre des mots sur "ce qu'être blanc" signifie pour moi. Et cette expression ne m'appartient pas.

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