Une histoire

par Christophe | Version PDF

          D'avoir grandi dans un environnement très blanc, j'ai tardivement et peu eu conscience de l'aspect racial de mon statut social. Si certains éléments(parmi lesquels, ceux ici relatés) faisaient que je sentais bien que j'étais inscrit dans un système social racial, voire raciste, je n'ai que rarement réfléchi aux avantages induits pour moi d'être dans la norme dominante.

Dans la mythologie familiale, il est une anecdote de ma tendre enfance dont il ne me reste en souvenir que le récit rapporté de ma mère. Lorsque j'étais en classe maternelle, dans une « ville nouvelle », mon meilleur copain était noir. Et quand on m'interrogeait au sujet de sa particularité, je ne savais quoi répondre. Je n'avais pas perçu, paraît-il, sa couleur. Jeune, au récit de cet « aveuglement », je ressentais une forme de fierté. Fierté d'être pur de tout racisme originel. Il faut préciser que le racisme était mal vu, décrié, dénoncé dans ma famille bon teint de gauche. Vers dix-onze ans, j'allais au catéchisme (sorte de cours religieux catholique). Sur ma sacoche était apposé un autocollant « je dis non au racisme ». La brave dame qui nous inculquait la gentillesse, le respect et l'amour pour nos prochains m'avait félicité pour ce geste qui n'était en rien le mien autant qu'il m'en souvienne. Je vivais alors loin du lieu de mes premières années, dans un village rural où tout le monde était blanc. Et si je grandissais dans une assez grande hétérogénéité sociale, le seul non blanc que je fréquentais épisodiquement était un enfant adopté par des amis de mes parents. Je me rappelle que je le regardais avec une certaine curiosité mais tout comme sa sœur, blanche, mais adoptée elle aussi. Tous deux étaient des blocs de mystère débarquant à l'âge six-sept ans dans des assemblées déjà constituées d'adultes et d'enfants, blancs de la classe moyenne.

À replonger dans ce temps, d'autres fragments de mémoire refont surface. D'abord, les jours de marché aux puces où apparaissaient au village les vendeurs de babioles, ceintures, bracelets, montres, et autre « artisanat africain ». Ces vendeurs noirs de peau semblaient tout à fait exotiques par leur tenue, leur couleur et leur accent. Un accent si souvent déformé et raillé à la télévision dans les caricatures de Michel Leeb, dont nous riions en famille… de gauche. D'ailleurs, ces jours-là, ai-je jamais entendu ces hommes parler ? Ces hommes, outrageusement noirs, dont le contraste des dents blanches et des paumes de main claires frappait nos imaginaires d'enfants blancs. De cette incongruité, nous parlions, intrigués, entre copains, nous livrant à de pitoyables élucubrations chromatiques. Mais ce qui était le plus récurrent et le plus commun, c'était les anecdotes au sujet de transactions prétendument réussies au préjudice des marchands ambulants. Un oncle, une grande sœur, un voisin avaient toujours habilement négocié et roulé dans la farine des types que tout le monde regardaient de travers. Peu importe la véracité des faits, ce qui comptait, c'était de se faire mousser : les villageois trouvaient ainsi un exutoire à leur piètre condition. Je fermais ma gueule devant tant de mépris malgré mon écœurement à l'écoute de ces récits. Ma compassion toute catholique me solidarisaient silencieusement avec ses hommes qui me semblaient bien seuls au milieu d'une foule hostile, eux dont j'imaginais qu'ils venaient d'un pays forcément pauvre, un des ces pays toujours en famine, toujours en guerre du continent africain. En dehors de la télé avec ces images d'enfants au ventre gonflé et ces messes caritatives (live aids…), je ne disposais comme représentation du noir que des posters à l'église : l'enfant noir y était souvent en guenilles mais souriant, dans l'amour de Dieu… Et contre la « famine-en-afrique » et pour les pauvres malheureux, nous faisions des quêtes avec le cathé. À aucun moment, je ne disais « non au racisme » alors… Au contraire, j'étais en plein dedans tout m'en croyant exempt.

          Je ne dis pas plus « non au racisme » lorsqu'un hiver débarquèrent de nouveaux élèves à l'école. Ils furent plusieurs à arriver un jour de gel : deux frères et deux sœurs issus d'une famille non blanches, deux frères et une sœur issus d'une famille blanche. Cette irruption dans une école de campagne où la centaine de gamin.es se connaissaient toustes ne passa pas inaperçu. Il y eut de la défiance envers toustes celles et ceux qui arrivèrent ce jour-là et celle-ci fut accru envers les non-blancs. C'était, disait-on dans la cour de récré, des « gitans ». Comment se passa la participation à la vie du village, je ne saurais le dire mais il se trouve que l'une comme l'autre famille devinrent des membres à part entière d'associations locales, une « amicale laïque » et l'association de parents d'élèves.

Voilà à peu près tout ce dont je me souviens pour mes années d'école primaire où je vivais dans un environnement très blanc. L'étrangeté venait parfois au sujet du mari de mon ancienne nounou. Je l'assimilais plus ou moins à un « arabe » ». Originaire de Provence, il avait conservé, malgré des années dans le nord, un fort accent méridional. Il travaillait sur des chantiers, à faire des routes, et les récits qu'il faisait de son activité me semblait assez incompréhensibles. Il habitait avec sa famille un « quartier HLM » et cet aspect urbanistique a sans doute aussi joué sur ma perception. Quand je retournais exceptionnellement dans ce quartier où j'avais vécu mes premières années, je sentais que j'arrivais dans un espace bien différent du village. Il y avait d'abord ces barres interminables et ces tours qui me semblaient immenses. Mais je pense aussi que la couleur générale du quartier avec une population à forte proportion arabe me faisait fantasmer une origine maghrébine pour 'tonton'. En tout cas, pour moi, 'tonton' (terme qui désignait le mari de ma nourrice) était algérien, d'autant qu'il avait travaillé plusieurs mois en Algérie et qu'il avait la peau toujours halée vivant toujours à l'extérieur du fait de son métier…

          C'est au collège que je rencontrai vraiment les « arabes » même s'ils étaient peu nombreux, d'après mon souvenir. Aucun dans ma classe de germanistes. En 6ème, je ne me rappelle que de M. alors qu'on doit être facile 140 élèves de ce niveau. Je le fréquente dans la cour comme tout le monde mais je sais qu'il est « différent ». Et je sais que cette différence ne tient pas (seulement) à son statut social, contrairement à d'autres copains, dont je sens bien que nous n'appartenons pas à la même catégorie sociale. Je viens de la classe moyenne et, dans mon collège, plus nombreux sont ceux et celles issus de familles ouvrières. La spécificité de M. est clairement raciale. Je m'en souviens d'autant mieux que le jour où il me balance un coup de genou dans les couilles, je me dis que je vais devenir raciste. Au collège, cela fait partie de la vie quotidienne d'envoyer et de recevoir des coups, on se construit comme « vrai » mec ainsi mais mon racisme latent surgit quand le coup douloureux vient d'un « arabe »… En vérité, cet incident n'aura aucune incidence sur mes relations avec M. mais je ne peux faire comme si je ne m'étais pas dit d'une certaine manière : je suis blanc et lui qui me frappe a moins de légitimité à le faire que d'autres, blancs…

Au lycée, la « mixité » est plus grande quoique pas si importante. Parce que j'étudie l'allemand, je suis systématiquement dans des « bonnes classes » à dominante blanche. En seconde, j'assiste un jour à une conversation entre deux copines concernant leurs sous-tifs. Toutes deux sont métisses. Elles discutent des qualités esthétiques comparées des soutiens-gorges noirs ou blancs sur leur peau hâlée. Double étrangeté : je suis un mec, je suis blanc. Les questions qu'elles se posent sont hors de mon rapport au monde. Je n'ai qu'à écouter ce qu'elles disent.

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           Mon récit butte sur cette dernière anecdote si… anecdotique. L'est-elle vraiment ? En fait, ce "micro-événement" a sans doute participé à ce que je me perçoive comme blanc et non pas seulement à ce que je perçoive les autres comme "de couleur". A partir de là, ce n'était pas les autres qui étaient différents de moi, c'était moi qui étais différent d'eux, d'elles en l'occurrence. Dans l'événement du sous-tif, je ne suis pas la norme et, elles, l'exception ; c'est ma blancheur et mon genre qui sont minoritaires. C'est ce qui fait que commence à se révéler à moi la contingence d'une expérience du monde jusqu'alors vécue comme universelle et normale.

Par la suite et encore aujourd'hui, d'autres éléments -des rencontres, des lectures, des observations, des remarques qu'on m'adresse- renforcent la conscience que j'ai de ma "blancheur". Politiquement, j'apprends aussi lentement à capter la position de domination induite de cette couleur. Cela ne signifie pas exercer volontairement de la domination envers les personnes d'autres "races". Ma position de domination raciale tient d'abord à ce que la blancheur m'octroie pas mal de privilèges sociaux, économiques, politiques et m'épargne beaucoup d'emmerdes dans la société française. Mais être blanc, ce n'est pas seulement hériter malgré soi d'avantages injustifiés. Se reconnaître comme blanc, c'est se reconnaître comme étant membre d'une "race" historiquement oppressive, colonialiste, raciste, et ce en dépit de toutes les bonnes intentions individuelles, de tout souci de bienveillance, de tout positionnement anti-raciste. Il s'agit alors a minima, dans la conduite de ma vie au jour le jour, de ne pas nier le problème d'être blanc dans mes relations sociales avec des non-blancs. Je ne bats pas ma coulpe en disant cela. La culpabilité m'habite très peu, en règle générale, et je ne suis pas responsable d'être né blanc, ni mec, ni membre à part entière d'un pays (néo)colonial. En revanche, il me semble que si je veux dépasser la séparation de race, notamment, je ne dois pas nier quelle est ma situation là-dedans… Et, a fortiori, dans les aventures collectives auxquelles je participe et qui rassemblent une "écrasante" majorité de blancs. Pour réussir à lutter ensemble (quelle que soit sa "race") contre les différents systèmes d'oppression et l'exploitation capitaliste, il convient de faire gaffe de ne pas avoir d'attitudes, de paroles racistes et de savoir entendre ce que mon comportement peut renvoyer de racisme quand on me le fait remarquer. Et pouvoir lutter ensemble nécessite aussi de prendre en compte que je peux apparaître comme membre d'un groupe oppresseur et que mes déclarations d'intention sont insuffisantes pour rassurer des personnes qui subissent racisme, stigmatisations, discriminations de la part de personnes comme moi et des institutions sociales.

Quand bien même je serais exempt de toute forme de racisme intentionnel, je ne peux faire comme si être blanc n'était pas problématique. Reconnaître ma blancheur dans un système social racialisé implique de reconnaître la sale position de domination qui en découle et accepter qu'elle puisse provoquer du malaise et d'autres sentiments négatifs chez celles et ceux qui sont les opprimés de ce système. Reconnaître ma blancheur me semble donc un préalable indispensable pour envisager de lutter collectivement pour des sociétés sans races.

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