Rafeef Ziadah – Hadeel

photo album hadeel

 

 

 

Hadeel, c'est l'album de Rafeef Ziadah.

 

C'est l'album d'une femme, d'une poète, d'une arabe, d'une palestinienne contrainte à l'exil par l'occupant israélien ; l'album de quelqu'un terriblement en colère.

 

Elle brise le silence avec les dix pistes de cet album de spoken word, comme si cela lui avait trop été imposé jusque là : elle dénonce, déplore, appelle, se souvient, rend hommage, raconte et se raconte. Moi je suis toujours un peu bloqué quand j'écoute cet album, j'ai du mal à faire ce que je devais faire en même temps. Lire la suite

25 years par Tilda Kawengé

 

Le principe est simple. Une rappeuse par an, (ou plusieurs quand il y a des featurings) en accord avec les dates de sortie de 1987 à 2012. Un grand plaisir tout le long même si j'ai une grosse préférence pour le trio du début 87-88-89 où figure notamment mon ultime rappeuse préférée ; Antoinette. C'est d'ailleurs son album "Who's the boss" dont j'ai détourné la pochette pour faire la mienne. Vous pouvez télécharger la pochette du mix (pas déformée par le player Mixcloud)  au bon format ici. Je ne vous conseille pas forcément d'aller acheter son album qui est une rareté ayant atteint des prix délirants aujourd'hui.

 Il y a plein de morceaux que j'adore. L'incroyable Ruby Ibarra qui conclut le mix risque par exemple de vous laisser bouche bée. Je vous conseille fortement son magnifique poème "Beyoutiful" : http://www.youtube.com/watch?v=KUXjMtNud5w

 J’espère que tout ça vous plaira. Bonne écoute à toutes et tous!

Ce mix est tout particulièrement dédicacé à Marta Ka, Raïssatene et Desdamona.

 
 
 
 
 
 
 
 


 

Sweet Tee "I Got Da Feelin' "

MC Lyte "Paper Thin"

Antoinette "'A' Is For Antoinette"

L.A. Star "N.P.T Posse"

Ms Melodie "Live On Stage"

The Poetess "Love Hurts"

Yo-Yo "Girls Got A Gun"

Saliha  "Derrière La Porte"

Various Artists "Freedom (Theme From Panther)"

Mother Superia "Where U At ?"

Queen Pen "The Set Up"

Lauryn Hill "Doo Wop(That Thing)"

Infamous Syndicate "It's Allright"

Bahamadia "One-4-Teen (Funky For You)"

Ursula Rucker With 4hero "Time"

DJ Mehdi feat Diams "Partir"

Mystic "No Competition"

Hime "24/7"

Desdamona "Don't Listen 2 The Lyrics"

Yejide "First Draft"

Konsonancia "K De Konsonancia"

Invincible "Deuce-Ypsi"

Anita Tijoux feat Invincible "Sube"

Ensilence "Enemy Of The State"

Rapsody "Lampin’"

Ruby Ibarra "Game Up"

# 1 | L’expérience blanche

 

Notre numéro 1 se nomme L’expérience blanche. Il rassemble une dizaine de textes anonymes déclenchés par la question : « C’est quoi être blanc-he pour vous? ».  Sa rédaction a été organisée par Tilda Kawengé qui est aussi à l’origine du thème et s'explique sur ses motivations dans l'introduction. Bonne lecture.

 

 

 

    Pour les commentaires et les provocations en duel, c'est là que ça se passe : contact@pouvoiraupeuple.org

    Posté dans # 1

    L’expérience blanche : Introduction

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    Pourquoi et comment…

    J’ai demandé à un certain nombre de personnes d’écrire sur le fait d’être blanc-he. Je n’ai pas fait de « sélection » ; j’ai juste demandé aux blanc-he-s que je fréquente regulièrement. J’ai insisté sur le côté personnel, inscrit dans l’expérience. J’ai dit qu’il ne s’agissait pas de produire un truc distancié. Pourquoi « l’expérience blanche » ? Le titre veut dire deux choses :

    1.      Il s’agit d’une expérience comme les gens disent « expérience scientifique ». Que se passe-t-il si je confronte quelques personnes blanches à cette effroyable non-dit colorique : Vous êtes blanc-he-s! Et si je leur demande d’écrire sur le fait d’être blanc-he-s et ce que ça signifie pour eux/elles ?

    2.      Cela veut dire aussi « l’expérience » dans le sens où : Comment/que vit-on quand on est perçu-e blanc-he au niveau de la race? Par contre ce petit exercice n’a aucune prétention d’objectivité ou d’exhaustivité. Il est tout à fait limité et inutilisable d’un point de vue socio-machin. Il part de l’idée qu’on peut penser ensemble hors de la « classe » des universitaires et que ça peut aider à faire bouger les rapports entre les gens.

         Au fait, oui je sais que la race n’est pas une réalité biologique. Mais c’est une construction qui continue de peser sur nos vies, qu’on le reconnaisse ou non. Ce que je pense du résultat ? Peut-être que c’est le moment où je devrais me baisser pour refaire mon lacet ou aller faire un peu de vaisselle… Disons qu’à plusieurs reprises, pendant « l’expérience » je me suis posé la question de l’intérêt de la démarche. Et de son intérêt pour qui.

          Les premiers résultats ce sont les réponses à ma demande :

          J’ai eu des « non merci », des « oui » massifs , des acrobaties et de l’évitement. ça n’a pas empêché par ailleurs que des « oui » massifs ne me rendent pas de texte, ou pondent des trucs débordant de mauvaise foi. Mais j’ai en gros demandé au double de personnes présentes. Je n’ai pas voulu insister parce que je ne voulais pas « forcer » ou donner l’impression de quêter un service. Je ne voulais pas non plus laisser croire aux personnes qui écriraient qu’elles allaient y gagner une médaille anti-raciste. A mon avis, c’est un devoir de réfléchir à nos positions sociales et ce qu’elles impliquent. Enfin, un devoir si on veut s’attaquer aux dominations… Par exemple, je considère qu’il m’est vital pour avancer de penser ma position de mec, mes privilèges, les stratégies de domination (conscientes ou pas). Je dois aussi me méfier de moi-même et de toutes les situations qui me permettent trop facilement « d’oublier » que je suis un mec…

         Le contenu : Au fur et à mesure que je recevais les textes je me demandais qui ça allait intéresser de lire ça. En tant que non-blanc je trouvais plein de choses violentes. Parfois aggravées par des tentatives d’atténuation, de minoration, d’explication. D’accord je l’avais cherché… Je n’attendais pas non plus de l’auto-flagellation ou de l’auto-absolution et on était souvent pas loin des deux. Dans les textes, chacun-e évitait soigneusement le présent. La question du désir (sexuel, amoureux) aussi. Par contre, revenaient à la surface pas mal de cautions non-blanc-he-s ; ex-meilleur-e-s ami-e-s, des ex tout court, non blanc-he-s. Je me demandais en lisant tout ça combien de personnes en combien d’occasions m’avaient sorti de leur chapeau comme alibi antiraciste imparable; à commencer par des blanc-he-s de ma famille. La violence du racisme était aussi souvent absente des écrits. Le racisme semblait souvent loin ; c’était le racisme des autres ou celui du passé… A mon âge et au vu des moments de racisme gras que j’ai traversés, je me disais que mon échantillon est bizarrement peu représentatif… Mais par delà les euphémisations, le déni, le maquillage, la fuite et les arrangements, les constructions raciales/racistes étaient là quand même. Et assez clairement il me semble. Et puis aussi ça et là, parfois, j’ai trouvé de la lucidité, de la sincérité…

         Et la question reste : A qui ça peut servir ?

              L’idée en tous cas n’était pas de chercher à faire écrire à des blanc-he-s des textes parfaits sur la race et sur leurs constructions. L’expérience c’était aussi ça… Proposer un miroir et voir ce qu’il reste entre impensés, mensonges et lucidités. Et que ça aide à déconstruire, à avancer… L’idée c’est aussi de ne pas ici tout décrypter et orienter la lecture. Les réactions feront peut-être l’objet d’un prochain numéro. Disons déjà que ça a peut-être aidé les participant-e-s. Que peut-être lire leur texte à la lumière des autres textes rendra l’auto-analyse plus aisée. Pour les autres, à vous de lire et d’en tirer ce que vous pouvez … Les personnes qui écrivent ne sont pas toutes à l’aise avec l’écriture. Pas toutes militantes non plus. Leurs textes sont simplement classés dans l’ordre d’arrivée; sans hiérarchie. Je les remercie toutes et tous pour leur participation ; quelle qu’en soit la teneur.

    Tilda Kawengé

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    Entre classe et blanchité 5/5

    par JC

    Difficultés de positionnement anti-raciste dans l'ordinaire des relations humaines: conflit, lâcheté et complicité Blanche

              Le dernier point que je souhaiterai aborder ici est la difficulté à prendre position contre le racisme lorsque celui-ci est le fait de proche ou de notre propre fait. Si la remise en cause du racisme en tant que système peut paraître éloignée et peu accessible à notre modeste action personnelle (je ne pense pas qu'on ne puisse rien faire pour autant même si cela n'est pas simple), je souhaiterai pour terminer poser quelques réflexions sur nos réactions quant du racisme se produit à taille humaine et que pratiquement nous pouvons agir et réagir. Pour avoir été impliqué moi-même dans des situations de groupe qui violentaient des non-Blanch-es, j'ai pu voir tout ma difficulté de Blanc ou la difficulté d'autres Blanch-e à prendre position, à réagir, à provoquer le conflit. J'ai pu me voir agir en Blanc y compris lorsque cette Blanchité a reposé sur ma lâcheté ou ma complicité de "race" ou de classe par le simple fait de ne pas intervenir dans un conflit ou j'aurais du prendre position. Plus exactement j'ai, de facto, pris position pour les dominant-es en ne prenant pas position contre eux/elles, fussent-ils/elles des ami-es ou des camarades.

    Il est en effet beaucoup plus commode de s'attaquer au racisme, quand c'est celui des "autres" qu'au nôtre, et plus encore à ses expressions les plus visibles : à l'extrême droite, à la droite et à la "gauche de droite". Ne dénoncer que les marges les plus grossières permet d'esquiver une réflexion sur le cœur du système et de son fonctionnement, et c'est éviter de le remettre en cause dans sa totalité. C'est un peu comme vouloir ne s'attaquer qu’à "l'ultra-capitalisme" ou au libéralisme en évitant de combattre le capitalisme lui-même. Combattre le racisme d'extrême droite ou de droite, c'est renoncer aussi à s'attaquer au racisme en tant que rapport social de domination impliquant les Blanch-es d'un côté et les Non-Blanch-es de l'autre.

    J'ai déjà été acteur de cette mauvaise foi à reconnaître en moi et dans mes actes ou paroles la présence de pensées racistes ou de réflexe Blanc. Je suppose qu'un engagement "anti-raciste" renforce peut être cette difficulté. Souhaitant dénoncer le racisme, dénoncer "les racistes", j'espérais certainement par là me démarquer des autres Blanch-es "racistes" , j'espérais de manière "idéaliste" pouvoir m'extraire des rapports sociaux, me "vacciner" ou quelque chose comme ça. Je n'aime donc pas retomber dans la case des Blanch-es acteur-trices du racisme, que nous en soyons conscients ou pas, qu'on en ait l'intention ou pas. Pourtant en réalité, on n'en sort pas. A chaque fois que certaines de mes pratiques concrètes ou paroles sont identifiées comme relevant des rapports de dominations racistes et du racisme, j'ai d'abord un réflexe de mauvaise foi, de crispation, de négation, de minimisation, de tentatives de trouver des explications et justifications à mon comportement. Et même si il y en a, peut être, pourquoi ne pas réussir à d'abord admettre le résultat de notre violence, même si de notre place de Blanc-he nous ne l'avons pas perçu comme cela ni voulu. Si une personne l'a vécu de manière violente et raciste, c'est que nous avons merdé.

    Je ne comprend pas encore bien comment cela fonctionne socialement et psychologiquement, mais il semble que lorsque l'on se fait prendre la main dans le sac du racisme c'est toute l'image de nous-même qui est remise en cause. Personne, je crois, déjà pour des problèmes ordinaires, n'aime particulièrement avoir tort, faire des erreurs, et devoir le reconnaître. Lorsque qu'il s'agit de racisme, de sexisme ou de mépris de classe, les mécanismes de défenses de soi semblent être amplifiés.

    Est-ce c'est parce que nous avons besoins de maintenir l'illusion d'une possible extraction individuelle des rapports sociaux racistes ? Est-ce c'est parce que nous sommes, par ailleurs, déjà personnellement malmenés par la société (oppressions et problèmes personnels divers) que nous sommes prêts à nier les faits, à être nous-même violents contre d'autres sous prétexte d'une violence sociale que nous subissons ? Est-ce le fait d'une difficulté à passer à l'acte en situation conflictuelle ? Est-ce pour cela que nous sommes prêts à dire à la personne qui subit directement (ou qui ne le subit pas mais qui pointe en nous un "dérapage" ou un réflexe raciste) qu'elle exagère, n'a pas compris, voit le mal partout, quitte à lui dire que c'est elle qui est violente en soulignant la violence de notre pensée, propos ou actes ?

    Je ne sais pas pourquoi, je me suis vu, ou j'ai vu des proches ou des connaissances agir comme cela. D'autres fois d'ailleurs, la qualification des faits pouvait être admise (c'est plutôt rare je crois), mais c'est alors tout un débat qui revient sur la critique d'une manière de l'avoir souligné, de la "forme" de la critique ou de la forme de la colère. Si nous sommes quelques un-es à penser que la colère est légitime et que la révolte prend la forme qu'elle peut ou qu'elle choisit, lors que celle-ci est dirigée contre nous, c'est plus difficile à recevoir. Pourtant, nous devons apprendre à recevoir cette colère quand nous en sommes la cause.

    Lorsque notre racisme ou notre Blancité, y compris chez les " anti-racistes ", est montré, il y a clairement une rupture qui s'opère dans le petit fleuve tranquille de nos vie de Blancs et de l'image que nous nous faisons de nous même. Un élément est venu perturber nos illusions de Blancs face au racisme et à notre racisme. Quelque chose se casse en nous, quelque chose se casse dans un groupe.

    Souvent lors de ces conflits des groupes d'affinités se mettent en place et l'on protège l'auteur-e Blanch-e que quelqu'un-e a violenté en lui montrant sa violence ou sa mauvaise foi. C'est ce que j'ai déjà fait. Il y a une fusion malsaine entre la nature des liens entre les gens et les positions nous prenons quant à la qualification de ce qu'a dit ou fait notre ami-e. Dire à un-e ami-e qu'elle eu un comportement ou un propos porteur de violence raciste semble, et je ne comprends pas pourquoi, nécessairement synonyme d'attaque de la relation et de l'amitié ("comment peux-tu penser cela de moi alors qu'on est amis depuis tant d'année", ou "alors que tu me connais"). Comme si l'amitié nous immunisait de notre propre racisme ou que l'amitié empêchait toute position critique non pas contre nous, mais contre le racisme qui s'exprime à travers notre personne.

              Une des difficultés à réagir lors de situation raciste notamment avec des proches, des collèges, de la famille, des "camarades", c'est que notre positionnement de Blanc dénonçant le racisme de nos amis, ou en prenant position clairement en faveur de "victime" du racisme, nous fait courir le risque de la perte de nos liens sociaux avec eux/elles. Le coût d'un positionnement contre le racisme est non seulement potentiellement économique, identitaire, il est aussi "social" dans le sens où nous courrons le "risque" de perdre des amis, des relations ou de voir l'état des relations se dégrader. Prendre position ordinairement contre les nôtres c'est aussi dépasser des lâchetés ordinaires qui nous habitent et qui nous associent activement à la reproduction de la Blanchité et des rapports sociaux racistes et de classe.

    Je me suis longtemps demandé pourquoi, par exemple, dans certaines organisations politiques, syndicales, associatives, lorsque l'un des membres a tenu des propos et pris des positions racistes ou sexistes, l'organisation en tant que telle ou simplement les autres membres de celles-ci ne prenaient pas ou peu position clairement contre l'auteur-e.

    J'ai compris que c'était parfois du fait de la place de pouvoir de l'auteur-e, ou du fait de jeu d'alliance, de calculs divers qui empêchaient des positionnements clairs. Je crois que c'est le cas. L'enjeu est aussi, consciemment ou inconsciemment, de préserver, égoïstement, nos liens et notre place dans un groupe, notre tranquillité (vivre un conflit est toujours désagréable, prise de tête, et parfois coûteux) et aussi plus globalement de préserver le groupe en tant que groupe pour qu'il puisse se reproduire et garder sa force interne sans qu'il ne soit gêné, attaqué, fragilisé, remis en cause, d'aucune manière par qui que ce soit.

    Être Blanc, c'est aussi se taire et ne rien dire pour ne pas risquer des formes d'isolement social chez les Blanch-es que ce soit les ami-es, la famille, le travail, le militantisme, etc. J'ai souvent senti cela dans mes hésitations à contredire l'insouciance de certain-es ami-es Blanch-es de couches moyennes. Casser l'ambiance par ce qui est vécu comme des reproches m'a mis de nombreuses fois en situation d'isolement. Alors être Blanc c'est aussi préserver ses liens avec la société Blanche et tout les avantages relationnels et affectifs qu'elle nous procure. Et tout cela au détriment des non-blanc-hes subissant non seulement les agressions racistes, mais ensuite les non positionnements et le manque de courage des Blanch-es, et donc les non-blanches subissent une violence supplémentaire d'une solidarité Blanche effective et concrète qui se fait à leur détriment.

    C'est surtout chez les militant-es de gauche que j'ai découvert des résistances inattendues à réagir face au racisme du quotidien. Inattendues parce que j'étais naïf et méconnaissais ce qu'est le racisme et la Blanchité. Je pense aussi qu'en France "les militant-es" sont aujourd'hui construit-e-s en petit monde, en vase clos, qui constribuent aussi à construire une fracture entre les "gens" qui ne s'engageraient pas, et les « militant-es » qui eux lutteraient et finalement seraient plus éclairé-es.

    Les "mondes militant-es" en France sont dominés par les couches moyennes (voir supérieures), les Blanch-es, les hommes, les hétérosexuels, etc., si ils/elles sont dans des intentions nobles et sincères, et qu'ils/elles contribuent réellement, en partie (et à côté de tous les autres "gens" qui font le monde chaque jour et qui se battent chaque jour aussi hors des formes de lutte des monde "militant-es"), ces militant-es ( et moi avec) sont aussi dans des stratégies de préservations de leur propres intérêts sociaux et "communautaires".

    Nous ne sommes pas plus éclairés et moins foireux que le reste des Blanch-es non militant-es.

    Mes fréquentations non militantes m'avaient laissé croire que leurs/nos résistances étaient en partie liées à un manque de "connaissance", de "conscience", à un manque de politisation, ou à un manque de volonté de transformer la société si c’était au prix de la remise en cause de nos privilèges et de notre place. Mais cette illusion est tombée lorsque j'ai découvert que les militant-es n'étaient pas nécessairement plus au clair que les Blanch-es "ordinaires". Je ne pense plus qu'il y ait une si forte différence entre les milieux militants soit disant intellectuellement plus "avancées" dans la compréhension ou l'action contre le capitalisme et le racisme que les autres personnes. Les processus de protection de soi sont finalement très similaires.

         Après l'avoir vu en moi ou chez mes proches Blanc-h-es militant-es ou non militant-es,  je constate qu'être Blanc c'est aussi de ne pas réussir à prendre parti contre notre Blanchité raciste individuelle et collective lorsqu'elle s'exprime, ne pas réussir à trouver la force, avoir le courage du conflit et à nous décider à prendre le parti de l'opprimé-e. Pour moi, dès lors que je ne l'ai pas fait, cela est revenu à prendre dans les faits le parti des dominant-es et de notre Blanchité. "Sur une barricade il n'y a que deux côté camarade. Choisis ton camp". Et bien en cas de conflit, je sais que ma Blanchité, alliée à mes propres faiblesses, est aussi ce qui m'empêche de prendre parti concrètement contre le racisme. C'est dans cela aussi que ce joue mes lâchetés et mes complicités de Blanc face au racisme direct ou indirect des Blanch-es.

    Conclusion

              J'espère avoir pu montrer comment d'un impensé "racial", j'en suis venu petit à petit à comprendre l'existence d'un racisme systémique et de ma position social de Blanc avec ses privilèges associés. Autre chose fût alors la découverte des résistances des Blanc-hes, mes résistances de Blanc, à me regarder comme Blanc occupant une position sociale privilégiée contribuant directement ou non au racisme. Je ne crois pas avoir réussi à expliquer clairement ce que je pense moi même, et ce que je comprends du racisme et de la blanchité dans leur complexité. J'ai néanmoins essayé de poser quelques éléments de réflexions même si ils sont biaisés, incomplets ou faux.

             En tout cas, j'espère que les Blanch-es qui subissent et/ou participent au capitalisme et au racisme (en tant que rapport social), et qui souhaitent les remettre en cause, nous réussirons à faire avancer une réflexion encore trop rare en France, pour pouvoir au plus vite renverser le capitalisme et le racisme fusse au prix de la perte de nos avantages qui font que ces systèmes économiques, sociaux, culturelles, symboliques, identitaires, nous tiennent.

    Je crois de plus en plus que cette Blanchité, comme instrument et incarnation du rapport social raciste en nous, ne pourra être combattue sans l'établissement d'un rapport de force autonome (hors de nous) des non-Blanch-es "contre" nous même, ou plus exactement contre notre participation directe et indirecte au racisme et contre notre Blanchité. Nous devrons accepter que ce rapport de force soit plus ou moins exigent voire "violent" en fonction de nos résistances et mauvaise foi de Blanch-es à lutter contre le/notre racisme et nos privilèges Blancs.

    Pas plus qu'il n'y a "d'auto régulation du marché" ou de "loi de la main invisible" en économie capitaliste qui assureraient un soit-disant équilibre des dérives du capitalisme, nous n'avons de capacité spontanée en tant que groupe social dominant et avantagé par le racisme, à nous transformer par nous-même, spontanément et sympathiquement, sans un rapport de force et un rapport de sens, qui nous "aide" et surtout nous contraint à abandonner notre position social de Blanch-e. La question est de savoir si, de notre côté, nous allons faire notre part du travail et de la lutte pour contribuer concrètement et activement à cette lutte contre le racisme et notre Blanchité.

    J.C., Lille, décembre 2010

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    Entre classe et blanchité 4/5

    La "Blanchité occidentale" comme passeport racial et relationnel : les "voyages"

    L'expérience de voyage collectif à l'étranger, notamment en Afrique de l'Ouest et dans les Balkans m'a permis de visibiliser plus fortement ma Blanchité et ma position de Blanc. Comme je l'ai dit précédemment, le fait de fréquenter des couches moyennes voir supérieures a contribué à formater des "envies", "désirs", "rêves" de ces milieux là. Avoir eu un frère qui a voyagé a rendu cette idée possible aussi, tout comme un soutien parental. Avoir était bercé par des désirs de voyage de ma mère depuis tout petit a dû préparer ma conscience. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé, que les envies de voyage de ma mère, née de père inconnu, ont du aussi être influencées par le fait qu'elle a été "conçue" au Sénégal, alors que le mari de l'époque de ma grand-mère y travaillait pendant la colonisation comme marin de l'armée ou de la marine marchande, je ne sais plus.

    Il est intéressant d'ailleurs de voir que les voyages sont souvent nourris d'une littérature des "voyageurs" depuis le 18ème ou le 19ème à aujourd'hui. Nombre de livres de chevet des touristes occidentaux ont été écrits en situation coloniale, par des Blancs, souvent des hommes, le plus souvent, de milieu aristocratique, bourgeois, chrétien ou militaire. Cette littérature de "l'explorateur" ou du "voyageur" qui nourrit les "aventures exotiques" ne peut qu'être imbibée des valeurs et normes de ces personnes. Ce n'est pas neutre, et cela construit une "posture", des attentes, des craintes, des désirs, et formate aussi une Blanchité particulière du touriste occidental.

              Une de mes premières prises de conscience a été la compréhension que ceux/elles qui "voyagent" sont les "occidentaux" Blanch-es de couches moyennes ou supérieures, alors que les "autres" migrent, immigrent, émigrent, s'exilent, ou fuient. C'est déjà un bon pavé dans la visibilisation des rapports sociaux racistes et impérialistes. Une seconde chose que je n'ai pas forcément identifiée tout de suite, c'est que pour tout ces voyages "nous" avons besoins de justifier, d'argumenter le voyage, nous l'enrobons au minimum d'un bagage mielleux et foireux "d'exotisme", de volonté de découvrir la vie dans le monde, "d'épanouissement de soi" et de "quête personnelle", de "voyage initiatique" (baratin et valeur propre aux classes sociales Blanches qui "voyagent"). Ensuite, nous maquillons plus ou moins bien des intérêts personnels dissimulés sous des bonnes intentions "altruistes", de "rencontres culturelles", d'ouverture à "l'autre", ou de "solidarité internationale" et de "révolte contre les injustices des pays du sud", et sous une bonne intention de faire quelque chose. Sympa, naïf et hypocrite.

         Dans mon expérience de voyage de "solidarité internationale" dès que nous nous sommes retrouvés sur place et que les causes de toute la pauvreté en Afrique ont commencé à être plus clairement identifiées, nos bonnes volontés ont refusé, collectivement, de poursuivre la "découverte" et de tirer les leçons de ce que cela impliquait. Les causes étaient bien liées à la colonisation, à l'impérialisme occidental, et à la "néo-colonisation" française et la "françafrique". Cela impliquait qu'il s'agissait alors moins de monter des "projets" et d'aller "aider sur place" que de lutter en France contre le système français et occidental. Donc passer de "l'aide à" pour une lutte politique contre l'État français et les entreprises françaises et européennes.

              Comme par hasard, il y eut peu d'enthousiasme pour s'impliquer politiquement et aussi de renoncer au privilège de renvoyer plus tard "tellement l'expérience fût enrichissante humainement et agréable". S'ajoutait à cela le retour en France, la formidable puissance des récits que nous faisions de notre voyage, de la valorisation personnelle que cela impliquait (nous étions des "jeunes courageux et généreux").

    Quant à regarder froidement l'impact réel de notre contribution au "mieux-vivre" local… Je ne dis pas qu'il ne se passe rien dans ces voyages, qu'ils n'apportent rien, au contraire, ils sont très enrichissants. Ma question est : qui cela enrichit-il vraiment et quelles illusions sont maintenues sur ces voyages et ces "projets"? Je sais qu'à chaque fois que j'ai essayé d'aborder ces questions du voyages ou de "coopération nord-sud", de très fortes crispations ont émergé et émergent encore. Je les ai moi-même portées. La critique même des voyages et le risque de devoir y renoncer devient insupportable aux yeux de celles et ceux qui ne sont pas prêts à questionner ce privilège, et aussi s’il devient évident que les raisons premières qui motivaient au voyage n’étaient pas les "autres" et l'amélioration de situations diverses, mais soi-même et son bonheur personnel.

    Enfin, ces questionnements me sont apparus aussi lors de discussion avec des "militant-es" qui voulaient aller voir ou soutenir des luttes en Amériques latines, au Chiapas Mexique (Zapatiste), en Palestine, etc. J'ai moi même voulu y aller pour voir ce qu'il se passe et en retour informer en France des situations, avant de finalement y renoncer quand il m'est apparu que si le but était de faire connaître les luttes alors le plus pertinent étaient de tout faire pour permettre aux personnes en lutte de ces pays de venir elles/eux même en France en parler directement alors ma présence n'avait plus autant de sens. Chez les militant-es avec qui j'ai essayé d'abord cette question, les résistances à cette réflexion se font sentir également.

    Les relations humaines et notre costume de Blanc

               Une autre dimension que j'ai pu vivre et visibiliser concrètement lors de "voyage" qui a du mal à être parlée par les Blanch-es qui voyage, concerne la fameuse "hospitalité" des personnes qui nous accueillent. Sans la dénigrer et dire que tout est faux dans ces relations humaines pleines de vie, les relations étaient aussi pourries par le poids de notre position de Blanc-he. Ainsi nous pouvions susciter chez certain-es de la sympathie, de l'augmentation de prestige social pour celles et ceux qui nous côtoyaient ostensiblement, des espérances d'un possible futur en France si jamais le contact était gardé et que les politiques migratoires de l'Europe forteresse pouvaient être contournées.

    Par ailleurs, tout étaient étrangement positif sur notre présence. Les Blanch-es ont rarement accès et font mine de ne pas voir les ressentiments négatifs, le scepticisme sur notre présence, en raison de ce que nous portons sur nous, malgré nous et avec nous, de l'histoire coloniale et l'impérialisme français d'hier et d'aujourd'hui. Nous sommes des "représentants" en puissance de notre groupe social de français Blanc-he occidentaux et membres de la société qui est responsable en grande partie hier et aujourd'hui de la situation du pays dans le quel nous sommes.

    Alors, quand les médias français parlent de "racisme anti-blanc" en Afrique feignant de ne pas faire le lien entre cette "hostilité" et la politique de la France en Afrique et du rôle objectif des français à l'étranger, cela relève bien de stratégie de dissimulation de notre responsabilité collective non seulement dans ce qui se passe en notre nom, mais aussi de notre propre responsabilité individuelle dans ce que nous faisons ou dans ce que nous ne faisons et ne voulons pas faire. Des stratégies sont d'ailleurs parfois déployées pour ne pas voir et entendre ce qui pourrait porter atteinte à notre bonne conscience Blanche, il faut conserver les souvenirs d'un beau voyage, avec ses belles rencontres humaines et les illusions que rien ne pose problème dans ces voyages. Des "relations d'ouverture à l'égalité entre les hommes", c'était donc vite dit.

    Dans ces expériences de voyages, mais aussi dans des tentatives de discussion avec d'autres personnes qui avaient voyagé ici ou là, j'ai pu prendre conscience d'une autre dimension foireuse de notre costume de Blanc. Mais force est de constater qu'il y a des résistances fortes à regarder les ambiguïtés des relations femme/homme entre les Blanc-hes et les non-Blanch-es. L'ambiguïté des relations de séduction et de flatterie ordinaire révélaient des enjeux de genre compliquant les enjeux "raciaux".

    Quel privilège de blanch-es, souvent non questionné, tellement celui-ci est agréable, mais aussi tant il vient interroger des dimensions compliqués de l'intime et de la sexualité, que d'être sur-valorisé, regardé, écouté, sollicité, désiré, et invité à des possibles aventures "amoureuses" ou sexuelles.

    Sans parler des personnes dont on nous a parlé, hommes ou femmes Blanch-es, jeunes ou vieux, qui se "faisaient plaisir" par le biais de la prostitution directe, ou de relation "amoureuse" et sexuelle avec restauration offerte, excursion, achat de cadeaux, de vêtements de bijoux, etc.    

    Cette position de Blanc et de français au pouvoir de séduction inhabituel, j'ai pu le voir fonctionner également en ex-Yougoslavie. Toutes les portes ou presque s'ouvraient. Tout le monde voulait nous rencontrer. Quelle ivresse pour qui ne brille pas tant que chez lui/elle. Et cette fois, mon sexe d'homme m'offrait explicitement des "ouvertures" relationnelles avec les femmes. Je dois dire ici que pour des raisons particulières à ma construction d'homme et à ma réflexion sur ces relations de domination "raciste-impérialiste", ni en Afrique, ni en ex-Yougoslavie je ne suis passé à l'acte dans ces possibilités d'histoires étrangement "faciles".

    Je ne veux pas dire ici qu'il n'y pas de relation d'amitié ou d'amour sincère et possible. Ce qui m'a interpellé ce sont les propositions qui ont été tellement nombreuses et inhabituelles qu'elles n'ont pu que me troubler et me pousser à réfléchir sur l'autre face tronquée de cette position de Blanc-he: l'accès facile au corps et à la sexualité de celles et ceux qui sur l'échiquier mondial se trouve en dessous de cette place des français Blanc-hes.

    Être Blanc-he à l'étranger, c'est être Blanch-e d'une certaine classe sociale, être Blanch-e, c'est aussi avoir un sexe. Le sexe du Blanch-e compte, comme son pays d'origine. Les français-es, les allemands, les espagnoles, les américains, etc., ne bénéficient pas non plus du même « passeport social » dans les accès à la sexualité ou au "simple" relationnel ordinaire. La force de la domination symbolique et culturelle au plan international de notre pays d'origine joue énormément sur les droits et passe-droits dont nous bénéficions à l'étranger.

    Cette dimension "relationnelle" à l'étranger m'a permis de prendre conscience que cette Blanchité agissait aussi en France, et que ce passeport Blanc fonctionnait en fait quotidiennement dans des contextes amicaux, professionnels, comme autant de fois où ce passeport donne accès à des droits quand d'autres n'ayant pas ce passeport n'y ont pas accès. J'ai pu aussi comprendre que toutes relations amoureuses entre Blanc et non-Blanc ou personnes de nationalité différente ou d'origine différente, en France comme à l'étranger, étaient aussi structurées par les rapports sociaux racistes et impérialistes. Je savais qu'il y avait des rapports sociaux de domination de sexe et de genre qui venaient s'immiscer dans l'amour et la sexualité, j'ai pris conscience que les enjeux "raciaux" faisait aussi partie de la donne et pas uniquement dans les meilleurs aspects. Sans que nous en ayons conscience se joue des questions d'exotisme, d'utilisation de notre Blanchité pour accéder à la sexualité ou à une relation amoureuse, volonté inconsciente de se démarquer des autres Blancs par la sexualité, reproduction de rapports de domination sexués et racialisés dans les relations.

    Ces expériences de voyages ont contribué à bousculer ma façon de comprendre le racisme. D'un racisme tel que je le comprenais en France limité au racisme directe commis par "les racistes", je suis passé à une compréhension d'un système social inégalitaire global structuré par le capitalisme, le colonialisme, l'impérialisme, le racisme et le sexisme, fondé sur la domination mondiale de classes sociales bourgeoises et "classes" moyennes sur les classes populaires, et fondé sur la domination des groupes Blancs en situation d'hégémonie sur les groupes non-Blancs, et des hommes sur les femmes mais aussi des femmes Blanches et bourgeoises sur les hommes et femmes non-Blanch-es).

    Ce système global distribuent des droits, des passes-droits, des avantages et des privilèges aux dominant-es en tant que groupe, quelles que soient leur valeurs, convictions et intentions des Blanch-es, au détriment des non-Blanch-es.

    A partir de là, la définition du racisme d'Albert Memmi raisonna autrement dans ma tronche de Blanc : "le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression", une place, un avantage, un droit, un privilège, etc.

    Pour moi aujourd'hui, avoir des pensées, des comportements, des paroles racistes ne se limite pas au racisme intentionnel et idéologique d'extrême droite, c'est aussi quand, en tant qu'athée opposé au pouvoir de l'Église catholique, je ne voyais pas que mon athéisme pouvait être porteur de mépris et de racisme islamophobe, c'est quand spontanément je pouvais avoir le réflexe de demander à une personne non Blanche "son origine" (en croyant être sympa et m'intéresser à elle), alors qu'au Blanc jamais cette question ne me serait venu à l'esprit.

    C'est aussi simplement nier que je suis Blanc et racialement dominant et que cela procure des avantages.

    C'est aussi quand je ne vois pas les situations de "communautarisme Blanc", quand je vais dans des soirées amicales, où quand je vais à une projection de film ou de documentaire et que je ne me rend pas tout de suite compte (ou pas du tout) que la salle est exclusivement Blanche parlant de racisme, des sans papiers, de colonisation, et aussi exclusivement couches moyennes parlant de pauvreté, de précarité ou de classe ouvrière.

    Une identité Blanch-e de couche moyenne: l'économie politique et identitaire du racisme

              Ayant été presque entièrement socialisé avec des "Blanc-hes" de couches moyennes, je me suis donc construit comme Blanch-e de couches moyennes et n'ai pris conscience de ma position sociale de "Blanc" que tardivement. Je ne développe pas ici, mais il me semble que le contenu social de l'identité Blanche et les formes de l'arrogance Blanche, et les intérêts "raciaux" sont construites différemment chez les classes populaires, les "classes" moyennes, et les classes bourgeoises. Ce qui ne veut pas dire que les un-es sont plus ou moins racistes que les autres.

    De même, la contribution au maintien de l'inégalité raciste, la défense de ses intérêts et de ses privilèges de Blanc-hes, et enfin, les intérêts liés au maintien de l'ordre raciste sont différents et se font selon des modalités différentes selon les classes sociales. C'est important pour moi, du fait de ma propre place et trajectoire. Cela peut paraître insignifiant pour des non-Blanch-es subissant les contributions au racisme "des" Blanch-es des différentes classes sociales. C'est peut être aussi une stratégie de défense qui contribue à redire "on n’est pas tous pareils". Mais de ma place, je considère que les classes dominantes ont un intérêt immédiat au racisme et qu'elles sont non seulement les principales inventrices et organisatrices du racisme, depuis leur besoin de justifier la colonisation et l'esclavage, jusqu'à la persistance des discriminations et la sur-exploitation qu'ont vécus et vivent des non-Blanch-es.

    Les couches moyennes aussi profitent des inégalités racistes et participent aussi à leur maintien (même si elles aussi y perdent à terme), alors que le racisme contribue aussi à accroitre les inégalités et les injustices de classe que vivent les classes populaires Blanch-es (même si en même temps elles ont aussi certains "bénéfices" liés au racisme). Je ne développe pas. Je le mentionne rapidement pour le moment et à la hache.

    Ayant moi-même eu des expériences professionnelles d'emploi de couches moyennes et supérieures, je pense de plus en plus que, les couches moyennes, malgré des idéaux souvent (ou parfois selon les gens) sincères contre les inégalités et le racisme, "nous" avons des intérêts immédiat à l'inégalité raciste et à l'inégalité de classe, même si à long terme ce n'est pas le cas

    . Une des raisons est que ces inégalités de classe et de "race" repose simplement sur le fait qu'une grande partie de nos emplois est liée directement à l'existence même de problèmes sociaux et aux inégalités (de classe, de sexe, et de "race") : les travailleurs sociaux, associatifs, action socio-culturelle, éducation, éducation populaire, formation, insertion, prévention, travail médico-social, mais aussi consultant-es et expert-es en tout genre, urbaniste, architecte, juriste, économiste, sociologue, etc.

    L'économie professionnelle des couches moyennes, et de certaines fractions des classes supérieures, est principalement fondé sur le dos de celles et ceux qui sont dans la merde… C'est là je crois une grande contradictions, le racisme et le capitalisme contribuent à notre oppression collective (y compris de Blanc-hes) et dans le même temps ils sont les garants de nombre de nos avantages. Remettre en cause les inégalités de classes et de "races" est aussi remettre en cause notre place dans le système.

    Ensuite, il me semble qu'une part importante de l'ascension sociale des couches moyennes (c'est à dire historiquement une partie des classes populaires qui ont pu améliorer leur niveau de vie et se sont en cela, en partie, extraites économiquement, culturellement et mentalement de la classe ouvrière) a pu se faire du fait des luttes ouvrières et de leur conquêtes sociales importantes, de l'exploitationn coloniale et impérialiste (avant et après les dites "indépendances coloniales"), mais aussi du fait de l'exploitation de classe populaire et en son sein, des immigré-es et autres racisé-es non-Blanc-he-s.

    Et au regard de l'absence de prise en compte de cette "économie politique" du capitalisme et racisme dans les analyses de couches moyennes (militantes ou non), on peut effectivement en déduire qu'il y a, au minimum malaise et une difficulté à gérer ces contradictions posées, et une tendance à protéger "notre" petite gueule, nos fesses et notre petit confort d'abord avant de penser à ceux des "autres", bref à tout faire pour "déjà réussir" à avoir une place dans ce système, et le reste de ce que cela implique est mis en veille, hors d'une conscience qui empêcherait de dormir.

    En fait, il y a complicité objective (plus ou moins consciente) du fait d'un intérêt social de classe et de "race". Il y a un certains intérêt au maintien de la situation (puisqu'il y a des retombées et "bénéfices" du racisme et de la lutte des classes) et en même les couches moyennes sont aussi sur un siège éjectable, provisoirement stable, parce que les classes dominantes ont intérêts à maintenir les couches moyennes captives, passives et complices.

    J’ajoute aussi l'existence dans tout ça d'une "économie sociale et symbolique" de l'identité et de la bonne conscience qui empreinte aussi des postures valorisantes d'être "aidant", d'avoir l'impression de jouer un "rôle progressiste", d'apporter "malgré tout" un petit réconfort, une petite "amélioration" dans les vie des dominé-es pris dans diverses oppressions quotidiennes. Combien sommes-nous à nous faire valoir, à trouver un sens à notre vie, se penser "utile", à valoriser notre identité sociale aux yeux d'autrui mais aussi pour nous même, bref à tirer des bénéfices sociaux et symboliques divers de cette place "d'aidant". Ceci se questionne pour les professionnel-les, mais est-ce que la question ne se pose pas pour les bénévoles et militant-es qui aident/militent pour les pauvres, les chômeur-es, les victimes de violences sexistes ou de violences racistes, pour les sans papier-es, les étrangers, les discriminé-es, les pays du tiers-monde qu'il faut aider, etc. ?

              Sans parler d'une pratique très fréquente et régulière, dans laquelle je suis encore moi-même, de parler et de vouloir agir '"au nom de", et à la place des premier-es concernées (exploité-es, pauvres, victimes du racisme, du sexisme, de l'impérialisme, etc.). Nous Blanch-es et couches moyennes (militant ou non) occupons des places et prenons la parole à la place de celles et ceux qui devraient parler en leur nom, avec leur point de vue, leur analyse, leur valeur, leur choix de lutte. Il est par ailleurs plus facile de dénoncer le racisme de l'extrême droite que le racisme diffus présent dans l'ensemble de la société et présent y compris dans nos propres pensées, paroles et actes.

    C'est pour cela qu'il me semble qu'une des raisons aussi pour lesquelles les couches moyennes Blanches ne se révoltent pas plus, tient donc au fait qu'elles sont tenues et opprimées (dans une certaines mesure) par un système dont, dans le même temps, elles profitent matériellement, mais aussi subjectivement et identitairement.

    La suite

    Entre classe et blanchité 3/5

      Je crois que cela m'a poursuivi longtemps, même si cela a changé de forme. Lorsque ma trajectoire personnelle a emprunté un militantisme antiraciste, et j'ai identifié plus clairement le racisme, j'ai rejoué cette mauvaise foi, en ayant toujours des difficultés à être identifié comme "Blanc". Combien sommes-nous à gauche à ne pouvoir, ou n'avoir pas pu, spontanément entendre la dénomination "les Blancs" quand nous sommes tout a fait capables de dire "les Noirs", les "Arabes"? Pour moi c'est une forme de refus de notre Blanchité et de regarder notre position sociale de Blanc. La dernière chose que je voudrais souligner ici était cette mise dans le même paquet qu'avec des Blancs ou plutôt à l'époque des "français racistes".

    Il me semble que je ne pouvais entendre cela ayant l'impression qu'on me disait que j'étais intentionnellement raciste, alors qu'idéologiquement j'y étais opposé. J'ai mis beaucoup de temps à pouvoir entendre qu'en fait cela soulignait, et je le sentais c'est aussi pour cela que je ne voulais pas l'entendre, que j'étais Blanc, c'est à dire appartenant, que je le veuille ou non, à un groupe social dominant. Et que même lorsque nous sommes, dans nos idées, opposé à l'idéologie raciste, nous sommes systèmiquement en position d'avantage sur les non-Blancs, et qu’être Blanc c'est aussi bénéficier de certaines retombées de l'hégémonie Blanche en France et au niveau mondial. C'est reconnaître mon avantage Blanc ou mon "privilège" de "race" qui m'était insupportable.

    En ce sens, j'ai aussi mieux compris le refus, qui est en fait un acte de vigilance, de non Blanches face à certaine forme de « fraternité » et de « solidarité » Blanche. D'une part parce que ces solidarité et fraternité tombent fréquemment dans les travers d'un paternalisme/maternalisme Blanch-e qui maintiennent des rapports de domination et de pouvoir. D'autres part, parce que rares sont les expériences de solidarité réelle qui ne tombe pas dans des solidarités de façade qui s'envolent à la moindre complication. Enfin, la solidarité et la fraternité antiraciste qui ne remettent pas en cause le racisme comme système pourvoyant des avantages divers aux Blanc-hes (qu'ils/elles soient idéologiquement raciste ou pas), ne sont en fait ni de la solidarité, ni de la fraternité, et finalement pas de l'anti-racisme non plus.

    Inconscience et conscience du racisme de notre Blanchité

    Je crois que c'est notamment dans le cadre de mes relations amicales vécues sous le mode de "squat de rue" dans mon quartier que j'ai pu aussi me rendre compte d'une position de classe et d'une position de Blanc qui allait de pair avec des inégalités et avantages concrets en ma faveur. Les différences de vécus dans les déplacements à travers le quartier ou la ville, dans les transports en commun, étaient déjà révélateurs. Les contrôles policiers, en civil ou en uniforme, n'étaient clairement déjà pas les mêmes en fonction des "origines" des uns et des autres. Ni non plus lorsque nous nous promenions avec ou sans non-Blancs. Le traitement et les risques de contrôles étaient déjà perçus comme différents. D'autres moments ordinaires de nos vies de "jeunes" étaient déjà porteurs de ces rapports sociaux. Les récits des soirées où "nous" étions invités et où d'autres "devaient" s'incruster, d'autres soirées où nous allions chez des jeunes plus aisés que la plupart d'entre nous et où se jouaient des regards et évitements, mais aussi des "embrouilles" entre les petits Bourges Blancs et ceux regardés comme des "lascars" (je ne sais plus si c'est comme ça qu'on disait à l'époque). Sans parler des vacances, de l'accès aux loisirs ou non, les types de loisirs pratiqués, les fringues, manière de parler, de se mouvoir, les musiques écoutées, les gens fréquenté-es, les chances de sortir avec des filles, les récits de vacances passées au "bled" pour les un-es, pour d'autres passées dans des lointains pays "exotiques", pendant que moi j'allais avec mes parents dans un centre de vacances des PTT en France parmi les fonctionnaires tous Blancs, et que d'autres, qui comme 50% des familles de France, chaque été ne partaient pas en vacances du tout.

    Pour moi, d'hier jusqu'à aujourd'hui, si il y a une part de méconnaissance de ce qu'est le racisme (en tant que rapport social), qui joue dans cette difficulté à comprendre, à admettre notre position de Blanc et ce qu'est réellement la Blanchité, il y a aussi une forme de mauvaise foi qui se joue. Nous avons aussi conscience (certainement inégalement selon les gens) de cette position de Blanc et des avantages qui lui sont liés. Mais nous ne voulons pas le voir.Il me semble qu'aujourd'hui encore cette mauvaise foi sait montrer le bout de nez lorsque la mise en évidence de ma Blanchité me met en difficulté ou que mon racisme, inconscient ou conscient, me déborde (dans les pensées, les mots, les paroles, les actes, qu'on a vite fait d'appeler habituellement "maladresses", "dérapages", "ce n'est pas ce que je voulais dire", etc.).

    Je dis cela parce qu’on parle souvent "d'inconscient colonial", "d'inconscient raciste". Je suis sûr que le racisme est pour une part inconscient quoiqu'il agisse de manière quotidienne dans l'organisation de la société et à travers nos participations au fonctionnement de celle-ci. Il me semble aussi que pour la plupart des Blanc-hes, nous savons des choses, nous en voyons, même partiellement, mais régulièrement depuis tout petit. Nous avons aussi appris à ne pas regarder, ou à oublier ce qu'on a vu, entendu ou compris de ce qu'il se passe en matière de racisme des avantages de la position Blanche (de français, de couches moyennes ou supérieures) : accès aux produits manufacturés à moindre coût en provenance des pays du Sud, accès au privilège de voyager, privilèges de ne pas être sur-contrôlées aux frontières, etc.. De manière plus générale, il me semble que l'on sait ou nous pouvons savoir et comprendre les mécanismes de productions des inégalités de classe et des inégalités racistes, mais il n'y a pas de lien mécanique entre d'un côté un refus de ces inégalités (dans les idées) et la compréhension même relative des processus, et de l'autre une volonté d'agir réellement, même à petite échelle, pour y remédier. Pendant la seconde guerre mondiale on pouvait encore justifier, pour une partie, la non-entrée en résistance en évoquant le fameux "on ne savait pas". Aujourd'hui, pour la plupart des Blanch-es de couches moyennes et supérieures, nous savons et pourtant nous n'entrons pas en résistance1.

    Un exemple très révélateur pour moi et la question du logement actuellement. L'accès au logement est de plus en plus difficile et cher. Nombre de Blanch-es de couches moyennes (modestes ou non) et de classes supérieures ne peuvent plus facilement accéder aux "territoires" qui leur étaient "destinées" quelques années auparavant. "Nos" milieux se tournent de plus en plus vers les quartiers populaires. Non seulement pour bénéficier de (co)locations ou d'achat à moindre coup, par ce qu'il y a un côté "sympa" et "cool" de vivre en quartier populaire qui aurait gardé une certaine « authenticité », chaleur humaine, en plus c'est aussi un moyen de camoufler sa propre position de classe privilégiée et de bénéficier d'une "plus value" symbolique et identitaire de vivre avec le "peuple".

    J'habite moi-même dans un quartier populaire par choix, intérêt et nécessite. Nous savons que nous participons ainsi au processus de hausse des loyers et d'embourgeoisement de ces quartiers populaires, mais aussi d'expulsion programmée des classes populaires de leur propre quartier.

    Et aussi de la difficulté croissante pour les non-Blanch-es d'accéder à un logement du fait de la hausse de la concurrence pour l'accès au logement, ce qui entraîne directement une augmentation des discriminations racistes au logement. Beaucoup le savent (plus ou moins selon les personnes), mais encore plus souhaitent ne pas le voir et ne veulent pas le savoir. Avec des militant-es ou des non-militantes, discuter de cela entraîne régulièrement des crispations et des dénis quant à notre évidente participation individuelle et collective à ces processus. Pour celles et ceux qui s'en soucient et souhaitent "faire quelque chose" contre ces processus "urbains" (qui sont aussi des processus lié au capitalisme et à la lutte des classes et au racisme), ils/elles sont volontaires, mais bien moins si on aborde la question de notre propre implication directe ou indirecte dans ces dominations de classe et de "race".

    École, entre "classe" et Blanchité

              Un autre exemple important pour moi où se joue et se visibilise, en tout cas pour moi ça a été le cas, les rapports sociaux de classe et de "race”, même si ce ne sont pas les mots que j'ai mis dessus à l'époque est l'école. A part quelques bonnes notes de temps à autres, je n'ai jamais eu de bons résultats à l'école, sans que ce soit catastrophique non plus. J'ai souvent été "repris de justesse" du fait de stratégie de travail de dernière minute pour éviter "le pire" mais aussi du fait d'un a priori favorable des profs que je pourrais faire mieux. Cet a priori favorable était déjà un privilège de position de classe et de Blanc. J'ai esquivé une orientation proposée par le conseil de classe de m'envoyer en CAP ou BEP. Pour moi comme pour d'autres, cette "proposition" signifiait un échec, me faisait tomber dans le camp des perdants, de ceux qui allaient avoir un avenir "en bas". Elle me signifiait aussi une distance de mes cercles d'ami-es, qui à part quelques-unes, n'ont pas fait l'objet de ce genre de proposition ou de menace d'orientation. Elle a d'ailleurs du à l'époque, mais je ne m'en rappelle pas, jouer avec ce sentiment malsain de vouloir me distinguer de ceux dont on me rapprochait par cette proposition vécue comme "infamante".

         Je me dis aujourd'hui que si j'avais été enfant d'une famille ouvrière d'origine "maghrébine" ou noire, la "proposition" serait sûrement devenue une orientation ferme et effective, alors que pour moi elle n'avait été que "suggestion", "hypothèse" évoquée en conseil de classe. Plus tard j'ai relu cet épisode en comprenant que les chances de ne pas "retomber" dans un destin de classe populaire n'étaient pas acquises pour moi. Aujourd'hui, je me dis en plus de cela que ma "Blanchité" avait incliné et compensé "mon risque de classe". C'est peut être ma Blanchité qui m'a donné un passeport pour poursuivre mon chemin en filière générale. La Blanchité ouvre des droits quand la non Blanchité en ferme et constitue un facteur de renforcement du risque de classe. Je peux le formuler comme ça aujourd'hui. Quand j'avais la gueule dans les faits je n'identifiais pas vraiment ce qui se passait.

         Je n'affirmerai pas qu'à l'époque la plupart des acteurs (élèves, parents, adultes de l'éducation nationale) ne sentions pas que les destins scolaires étaient déterminés par des facteurs liés aux classes sociales et des facteurs liés aux "origines" ou à la "couleur". Sans avoir besoin de faire des grandes enquêtes ou d'avoir des études en sciences sociales, je crois que tout le monde sent plus ou moins qu'il y a une grande hypocrisie et tromperie sur le système scolaire et l'égalité des "chances à l'école" indépendamment de la classe sociale et de "race". Et cela devient d'autant plus clair quand au fur et à mesure des parcours scolaires les "camarades de classes" issus des classes populaires, et des "minorités visibles", disparaissent petit à petit des filières générales ou n'accèdent tout simplement pas au niveau scolaire supérieur.

         Il me semble que dès le collège les discussions existaient sur le caractère injuste des décisions des conseils de classe qui faisaient que certaines personnes "passaient" et que d'autres pas alors qu'elles avaient des résultats similaires. Ce qui est sûr c'est que plus j'ai pu monter dans l'échelle scolaire au plus l'homogénéité sociale et "raciale" s'est accrue ; et au plus celle-ci était in-questionnée permettant ainsi de confirmer tout le monde dans sa place, qu'il/elle a "mérité" sa place, et qu'il/elle occupera tel ou tel poste, aura tel salaire, et travaillera dans tel secteur, parce qu'il/elle aura mérité. Pendant ce temps, nous savons que les un-es ou les autres des classes populaires et une bonne part des non-Blanch-es seront relégués dans des places professionnelles dominées (quand ils/elles auront du boulot) parce que éjectées au fur et à mesure du système et par le système scolaire Blanc et "bourgeois".

         Je ne suis pas convaincu que les Blanch-es de couches moyennes et supérieures qui "réussissent" à l'école n'ont pas conscience de cette profonde injustice dont nous avons bénéficié (de notre place au soleil dépend aussi le fait que les places à l'ombre soient occupées par d'autres, et que ces autres sont presque systématiquement de classes populaires Non-Blanch-es ou Blanch-es). Ce qui est plus sûr, c'est que lorsque nous rencontrons à nouveau des ancien-nes "camarades" et que chacun-e se demandent ce qu'il/elle fait maintenant, et que les réponses correspondent aux inégalités de classes et aux inégalités racistes (mais aussi sexistes), la plupart des dominant-es doivent se dire (comme pour nous confirmer de la justesse de notre place) qu'ils/elles ont bien fait de travailler, et que les "autres" ne l'ont pas fait assez "sinon ils/elles seraient mieux lotis. On sait et on ne sait pas, on sent l'injustice mais on pense vite à autre chose.

    Exemples de contribution à l'oppression de classe et l'oppression raciste

              Quand j'étais plus jeune la question de la consommation de cannabis a été une épineuse révélation des paradoxes des relations d'amitié ou de connaissance et de nos contributions aux oppressions sociales de classe et de "race". Je ne vais pas rentrer dans le détail, mais en tout cas, cette contradiction est apparue assez rapidement : les jeunesses des couches moyennes et supérieurs Blanches de la ville et environ se fournissaient sur le dos des jeunesses des classes populaires, le plus souvent issues de l'immigration.

         Quelques uns d'entre nous étaient issus des classes populaires, dont une partie vivait en milieu "petit bourgeois" et d'autres vivaient encore en quartier populaire. Si quelques "petits Bourges" ou "couches moyennes" traficotaient le "chichon et l'herbe", la majorité des "petits vendeurs" de notre réseau étaient plutôt les "Arabes des quartiers" comme on disait à l'époque2 . Il y avait aussi plusieurs dealers de couches moyennes et de classes supérieures qui d'ailleurs vendaient aussi des drogues plus dures (ecstasy, trip, etc.) en plus du cannabis, ce que ne faisait pas la plupart des dealers de quartier populaire que je connaissais.

         Cette dimension est d'abord ressortie par exemple les quelques fois où nous réagissions sur l'hypocrisie de la société adulte à vouloir réprimer des "dealers" et les consommateurs de "shit" quand, pour beaucoup, leurs propres enfants étaient consommateur-es, parfois "dealer" également et donc co-responsable du "trafic". De là à ce que nous nous mouillons pour dénoncer ça, en nous visibilisant… Parce que pour le coup, les fois où certains dealers se sont fait prendre nous avions bien vus que les risques et les peines n'étaient absolument pas les mêmes pour les "gars des quartiers" et les "fils de Bourges". Les premiers ont pris cher, y compris de la prison pour quelques grammes de shit, tandis que les Bourges s'en sortaient avec des avertissements et des discours moralisateurs. A ma connaissance aucun des dealers de "bonne famille" n'a jamais fait de prison dans ma ville.

         D'ailleurs lorsque les enquêtes de police avaient identifiés les consommateurs dans notre quartier, nous avons clairement évités des ennuis avec la police, et donc potentiellement de tomber, parce qu'un des parents d'un pote avait des connaissances en mairie et au commissariat. Combien de fils/filles de politiques, de médecins, d'avocat, de chef d'entreprise, de prof, de travailleur-es sociaux, etc., ont fait des conneries et non strictement rien eu, alors que pour les même conneries les "gars de quartier non Blancs" ont pris "cher" ? Pour avoir fait un certain nombre de conneries et en m'étant fait prendre à plusieurs reprises par la police, je sais que si ma "peau" et la situation de mes parents, où mon quartier d'habitation, avait été "autre", je ne serais pas passé entre les mailles du filet sécuritaire, policier et judiciaire. Mon passeport de classe et de "race" m'a peut être évité aussi bien des emmerdes. Quand on sait à quel point une seule condamnation, même pour des broutilles, peut modifier une trajectoire de vie, ça n'est donc pas une petite chose que ce passeport social qui a été avantageux pour moi quand il a été défavorable pour d'autres.

         C'est aussi en cela que la justice, la police, et la sécurité ne sont pas des politiques contre certains délits ou comportements en tant que tel, mais bien aussi des politiques de contrôle et de maintien des rapports de pouvoir et d'inégalité entre des groupes sociaux de classe et de "race".

              La seconde fois, où cette dimension d'inégalité de place sociale, mais aussi de contribution à l'oppression, est ressortie c'est quand à plusieurs reprises un des copains, français d'origine marocaine, a voulu arrêter de dealer (risque d'arrestation et prise de conscience d'un risque de sceller un destin social). Une partie des potes a respecté cela sans discuter comprenant les enjeux, c'était mon cas. D'autres avaient auparavant déjà eux-mêmes arrêté d'acheter à ce pote (pour des raisons affectives, pas politiques puisqu'ils continuaient à acheter mais à d'autres dealers). En revanche, une partie des "potes" ou connaissances a continué à le solliciter régulièrement et en cela à faire pression et à créer les conditions de la rechute. Il y a eu des engueulades à ce propos.

         Il était clair que l'intérêt personnel (mais aussi de classe, et de "races"), et les avantages passaient largement avant les considérations d'amitié les plus basiques, et bien avant les considérations éthiques, morales ou politiques. Continuer de "toucher" son herbe sans trop galérer et en évitant les plans parfois glauques et risqués, lointains, plus galères et chronophages, ou simplement "mal servis". Les quelques fois où le sujet de notre contribution dans le destin social de notre pote a été abordée le moins que l'on puisse dire c'est que le sujet ne faisait pas l'unanimité.

    Qui chez les "bonnes âmes" "bobos", "baba cool", "anarcho-punk", etc, ayant quelque réflexion politique, qui consomment du cannabis serait prêt à reconnaître sa participation active à l'enfermement de certains destins de vie de leur connaissances voire d'ami-es ? Ce qui est sûr c'est qu'aujourd'hui si je regarde cette ex-bande de pote, la hiérarchie de classe et de "race" à bien poursuivi son chemin, chacun-e à sa place, chacun-e dans classe, chacun-e dans sa place sociale de "Blanch-es" ou "d'Arabe".

         Si le racisme et le capitalisme en tant que système et structure sociales sont d'abord des logiques globales "au-dessus" des actes individuels, cet état de fait m'avait montré que même dans des comportements ordinaires se jouaient nos participations aux destins des autres. (Encore une fois à l'époque je ne le voyais pas si clairement).

    La suite

    1. Je n'entre pas sur un autre débat qui serait celui de l'engagement, des conditions et des freins au "militantisme". Mais si je considère que c'est un privilège de dominant et un choix de ne pas "s'engager", et en cela nous contribuons à un système ne serais-ce qu'en le laissant se faire, je pense aussi qu'il y a un certain nombre de déterminant socio-économique et "subjectif" à l'engagement qui font que c’est aussi une position sociale qui permet cet engagement, ou alors à l'inverse qui ne permet pas la posture de "retrait", de distance, et qui rend obligatoire la lutte. C'est parfois parce qu'on n’a pas le choix qu'on lutte, c'est d'autres fois parce qu'on peut lutter qu'on passe à l'action pour soi-même ou pour d'autres. []
    2. Sans entrer dans la complexité d'un sujet délicat, la question de la drogue et du trafic doit aussi être comprise comme des modes de compensation des inégalités économiques, mais aussi des discriminations racistes. []

    Entre classe et blanchité 2/5

    par JC

    Un "décor" culturel et symbolique Blanc

    En plus des personnes concrètes rencontrées, je dirais que le "décor" culturel et symbolique a du jouer beaucoup. La grande majorité des produits et objets "culturels" (jouets, téléfilms, films, publicités, bande dessinés, revues, livres, et autres images) représentaient des personnages, des enfants ou adultes Blancs. Mes jouets, ceux de mes ami-es, et ceux auxquels je n'ai pas eu accès mais que je pouvais voir dans différents supports (publicités à la télé, catalogues, rayons dans les supermarchés, etc. ) correspondaient à ma "couleur de peau". Ils "me disaient" aussi que le Blanc était la norme, et que j'étais dans la norme. Quand on sait que les supports d'identification sont fondamentaux dans la construction de soi pour les enfants et adolescents, avoir un environnement qui vous "confirme" dans ce que vous êtes ne peut être que sécurisant. Il vous confirme en quelque sorte votre place dans la société.

    Je suppose que le contenu de ces représentations Blanches a du peser énormément. Les contenus et les modes de représentation des Blanc-hes varient d'un pays à un autre, ou d'une époque à une autre. Cela doit construire les "Blanch-es" de façon différentes. Je n'ai à ce jour pas vraiment idée de ce que ces représentations recouvraient à l'époque, ni l'impact qu'elles ont eu sur moi et les "miens", ni qu'elles sont les différences ou les constances avec aujourd'hui. Je suppose qu'elles devaient être de toute façon avantageuses et positives favorisant l'identification et la volonté consciente et inconsciente "d'être comme eux/elles", et que les modes de représentations des "autres", les non-Blanch-es, devaient soit par leur absence, soit par des représentations tronquées, construire dans ma tête la hiérarchie des représentations, des préjugés et des stéréotypes racistes de France. Cela n'est pas un petit détail pour commencer dans la vie : que dit et que nous dit, en montrant ou en cachant, notre environnement visuel ? La violence symbolique et sociale que l'environnement émet nous construit déjà comme des domin-ées ou des dominant-e, elle nous prépare déjà à nous positionner dans le rapport social raciste et à nous positionner par rapport aux " autres ". Pour moi, cet environnement culturel et symbolique m'a donc construit racialement comme un Blanc, comme un dominant "racialement" avantagé, et aussi avantagé sur le plan du genre en tant qu'homme et hétérosexuel.

    Cet environnement symbolique et culturel est celui des Blanch-es de couches moyennes et des classes supérieures avec des normes de genre qui sont les leurs. Si une partie de moi a été avantagé par cet environnement culturel, une autre partie de moi a été "aliénée" et dominée tant les valeurs, les normes et les messages véhiculés étaient et sont ceux des classes sociales dominantes et qui ne correspondaient pas à celles de ma famille, de mon milieu social d'origine et de ce que je suis. Ce n'est peut peut être pas clair, j'ai pris conscience de cela récemment. Pour caricaturer, je dirais qu'à la télé par exemple, il y a deux tendances de contenu culturel : l'une que je vais limiter à ARTE, dont une bonne part n'est pas toujours ni accessible, ni attirante, ni utile pour ceux qui ne sont pas de classe moyenne ou supérieure. De l'autre une culture soit-disant populaire de TF1 ou de Patrick Sébastien (que nous regardions en famille) qui si elle peut être divertissante n'est autre qu'une culture qui n'est pas une culture populaire, c'est une culture faite par les classes dominantes pour les classes populaires dominées Blanches. Si le monde non-Blanc de France par/pour/des non-Blanch-es n'existent pas à la télévision française, il me semble que les classes populaires Blanches sont avantagées racialement, mais elles ne le sont pas sur le plan des classes sociales.

    Ne sont pas ou très peu présentes à la télé les cultures intellectuelles populaires, les littéraires populaires, les sciences populaires, l'art populaire, les pensées et philosophies politiques propres et produites par et pour les classes ouvrières et populaires, l'anti-racisme et le féminisme par/pour/des classes populaires. Je considère que tant pour nous divertir que pour nous "cultiver" ou nous politiser (les trois se mélangent parfois), nous disposons en fait d'instruments culturels pensés, produits, conçus par les classes bourgeoises et petites bourgeoises Blanches, qui sont totalement empreints des valeurs et normes sociales propres à ces groupes sociaux, qui servent d'ailleurs les intérêts sociaux de ces classes dominantes. Nous pensons et rions avec leur "outils de culture", et aussi avec leur norme de Blanchité, selon leur intérêt. Il n'empêche que leur Blanchité, sert aussi la notre et la mienne.

    Enfance en milieu Blanc et petit bourgeois

    Mes deux parents, qui n'ont pas le Bac', ont eu les possibilités, et aussi voulu s'extraire de leur classes sociales d'origine, notamment grâce à l'entrée dans la fonction publique. Du fait des politiques de logement et d'accès à la propriété pour les revenus modérés de l'époque, mes parents ont acheté un logement HLM dans un quartier résidentiel. En fait, ils ont vécu Boulevard de Metz à Lille dans un appartement HLM et n'avaient jamais envisagé de devenir propriétaires parce que cela "n'était pas pour des gens comme eux". C'est un ami de mon père qui un jour lui a donné l'information que des logements résidentiels HLM étaient au même prix que leur appartement, et qui les a informés de l'accessibilité (relative) de prêt immobilier sous réserve d'endêtement sur 30 ans. Il s'en est peut être fallu de peu pour que mes parents et nous continuions à vivre dans un quartier populaire plus divers "racialement". Cela aurait changé beaucoup de chose pour nous, pour moi.

    Toujours est-il que c'est ainsi que j'ai grandi dans un quartier dont une partie est très populaire et ouvrière, composée d'immigré-es ou de français-es issu-es de l'immigration coloniale, tandis que l'autre partie du quartier, là où j'ai grandi, était plus " mélangée ", plutôt composée de couches moyennes et de classes populaires. Avec les "transformations urbaines" et la hausse des prix, la plupart des familles populaires ont petit à petit disparu. Les quelques familles immigrées, aux origines immigrés coloniales, ont elles aussi disparu petit à petit… au profit de nouveaux habitant-es de plus en plus riches et Blanc-hes. Aujourd'hui cet partie du quartier est, je pense, exclusivement (ou presque), composé de classes moyennes voire supérieures (dont quelques familles issues de l'immigration). L'autre partie du quartier reste, elle, composée de milieux plus populaires Blanch-es et non-Blanches.

    Le cul entre deux classes

    J'ai longtemps cru que tout le monde en France avait des origines immigrées et avait des parents ou grand-parents "mineurs" ou ouvriers. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé que la majorité de mes "camarades" d'école ou de quartier n'avait ni ces origines sociales là, ni d'origines immigrées, ni qu'ils/elles avaient des parents "entre deux classes". Un entre deux économique et un entre deux "culturel" qui me faisaient être mieux loti que des enfants et des jeunes de l'étage social du dessous, et moins bien lotis que ceux de l'étage du dessus avec qui je vivais quotidiennement. Le décalage de classe que je vivais avec mon entourage immédiat a contribué sur le plan identitaire à me socialiser en partie à la culture petite bourgeoise sans en avoir les moyens économiques, culturels et sociaux.

    Hier comme aujourd'hui, je garde ce sentiment et ce vécu de n'être à l'aise socialement dans aucun milieu du fait d'une "étrangeté" au milieu populaire et aux "classes" moyennes. Mon "disque dur social" a oscillé et oscille dans une ambivalence : des moments d'attirance et de rejet pour les classes populaires, et des moments d'attirance et de rejet des couches moyennes et des classes supérieures.

    Cette dualité m'a animé et m'anime encore, et cela influe directement sur mes pratiques sociales, mes fréquentations amicales, sur une confiance en moi incertaine et aléatoire quand je suis en situation minoritaire, sur mes capacités d'affirmation de point de vue qui risque de me mettre en difficulté relationnelle, mais aussi mes difficultés à assumer des postures de conflit et à choisir mon camp en cas de conflit, y compris dans ses formes ordinaires de désaccords ou d'embrouilles d'apparence interpersonnelle, mais qui ont des soubassements de classe : comportements, propos tenus, choix divers, etc. Cette dualité pèse également sur des difficultés à me positionner et à réagir comme je le devrai dans des conflits d'apparence interpersonnelle mais à soubassement " raciste " et " culturaliste ".

    Dans cette première partie j'ai essayé de dresser le tableau d'un vécu familial et personnel qui a contribué a privilégier une analyse de classe, et à une invisibilisation dans un premier temps presque totale de ma position sociale de "Blanc", et qui traduit un positionnement social et politique sur les enjeux de classe et de "race" emplit d'ambiguïté et d'ambivalence.

              II Exemples de visibilité de ma position social de Blanc

    Les paragraphes ci-dessous seront certainement décousus. Je vais proposer quelques passages par thème ou par expériences qui me sont venus à l'esprit pour essayer d'illustrer les questions de Blanchité auxquelles j'ai été confronté dans mon vécu.

    Pendant longtemps je n'avais "pas de couleur"

    Quand j'étais petit le racisme n'existait pour moi parce que je ne l'avais ni vécu, ni rencontré, et je n'en avait aucune compréhension intellectuelle. Par contre, certaines personnes avaient une "couleur de peau", "naturellement", moi et ceux comme moi n'en avions pas. Puis j'ai découvert que le racisme existait et qu'il se basait soit sur une couleur de peau, soit une origine immigrée, soit sur une "culture" ou religion. C'est à l'école primaire que j'ai du me rendre compte que le racisme existait, certes sur une forme très embryonnaire et partielle, et que certaines personnes (les Noir-es, les Arabes, les Asiatiques, etc.) subissaient le racisme sous la forme de violences physiques (coups, meurtres), d'insultes, etc. à cause de leur couleur de peau justement, qui n'était pas comme "celle des autres", c'est-à-dire moi et les autres membres du groupe majoritaire, les Blanc-hes. Mais à l'époque je n'avais pas encore de couleur de peau, c'est à dire qu'elle m'était invisible.

    S'ajoute à cette question du racisme et de la couleur de peau, la question de l'immigration qui est fondamentalement liée. J'ai dit que j'ai longtemps cru que tous les gens vivant en France avaient des origines immigrées et étrangères. Je l'ai cru parce que dans ma propre famille il y avait des polonais, des italiens, des belges, et que dans mon école, mon quartier, ma ville il y avait des personnes qui "visiblement" avaient des origines immigrées. En plus, de manière confuse, l'école et les médias relayaient aussi (en partie) cette idée, ne serait-ce qu'en parlant des immigré-es et des étrangers "de" France1. J'ai compris plus tard que non seulement la plupart des français n'étaient pas forcément d'origine immigrée et que bien qu'ayant une origine immigrée je n'étais pas concerné par le racisme. J'ai alors découvert que j'étais un "français" et que je n'étais pas dans ce sens "un français d'origine immigrée", puisque les "d'origine immigrée" étaient en faite les non-Blanc-hes.

    Il est caractéristique de ma position sociale de Blanc que je ne m'en souvienne pas. Je n'ai pas eu à être confronté à un rappel à l'ordre raciste sur une appartenance "raciale" ou une origine immigrée, puis qu'appartenir au groupe social dominant c'est aussi bénéficier de l'invisibilisation de sa place sociale, de "l'inconscience" (relative) de cette appartenance de Blanc. Être Blanc c'était dans mon École, mon quartier, ma ville, aussi être prédominant quantitativement et hégémonique socialement et culturellement. Il semble évident qu'il y ait un lien entre la position hégémonique et la possibilité de rendre invisible cette place de pouvoir de son propre groupe social Blanc.

    Les premières fois où s'est jouée la question de ma "francité" ou de ma Blanchité, je crois que c'était au collège quand des jeunes issus de l'immigration maghrébine m'ont "mis" dans le même paquet que les autres "français" (à l'époque on ne disait pas "Blanc" mais les "français"). Je ne comprenais pas l'opposition "français-français" et "français d'origine immigrée". Je n'avais pas compris pourquoi vu que j'étais "aussi "issu de l'immigration (polonaise). Je ne comprenais pas non plus pourquoi parfois les "français racistes" étaient mis dans le même sac que les "français qui se pensaient non-racistes ou contre le racisme".

    En fait, sans que nous puissions le penser ou le comprendre à l'époque, ce clivage était en fait révélateur du fait que "français" voulait dire appartenant au groupe social dominant dans le cadre du rapport social raciste, et que "immigré" voulait dire appartenant au groupe social subissant directement le racisme. C'est le racisme qui se jouait derrière cela. Plus qu'une question de nationalité ou de xénophobie (peur des étrangers), c'est une place sociale occupée dans le rapport social et l'expérience du racisme qui faisait frontière entre les uns et les autres. C'est aussi le rapport colonial et le racisme colonial qui se jouait derrière tout ça, mais à l'époque je n'en avais aucune idée. Avoir des "origines immigrées" ne faisait finalement pas de moi, dans le cadre du rapport social raciste et anti-immigré post-coloniaux, un "français d'origine immigré" puisque j'étais Blanc, issu de l'immigration européenne, et "assimilé".

    Je crois qu'à l'époque, sans le comprendre, j'avais refusé cette séparation, vécue sur le mode "ils/elles créent de la différence et refusent ma fraternité, ma solidarité"2 , alors que dans le même temps je devais, si ce n'est comprendre et savoir, au moins pressentir déjà qu'il se jouait ce rapport raciste et que j'étais Blanc, que je n'occupais pas la même place. Je crois que cette difficulté à voir, qui est en même un refus de voir, j'ai du la garder pendant longtemps. Je crois que beaucoup de Blancs refusent d'être appelés Blancs parce qu'en fait cela visibilise une différence de position dans le rapport social raciste, et que être mis dans le même paquet que d'autres Blancs racistes alors que nous nous pensons non racistes, ou anti-racistes, n'est pas recevable subjectivement.

    La suite

    1. Évidemment, je ne dis pas que les médias dans les années 1980 en parlait bien, ni en bien. Nous savons que dans ces années, "l'immigration" est construite politiquement, étatiquement et médiatiquement comme "problème" afin de masquer la question sociale en la remplaçant par une question immigrée. Les immigrées de viennent des boucs émissaires. Il y a un retour massif des discours racistes et xénophobe, et d'une transformation du racisme empruntant des nouveaux chemins d'un culturalisme puisant dans un héritage colonial loin d'être dépasser par la société française. []
    2. Type de réaction et de commentaire typiquement de Blanc-he que j'ai pu observé de manière très récurrente par la suite. []

    Entre classe et blanchité 1/5

    Esquisse d'une réflexion sur une position sociale de Blanc de couche moyenne par JC | Version PDF

              Ce texte est le résultat d'une demande d'écriture à la première personne dans l'intention d'éviter non seulement les prétentions intellectuelles et leur soit-disant mise à distance sans "corps ni âme", mais aussi de camouflage d'une histoire et d'un point de vue socialement et "racialement" situé. Je cours ici le risque d'un texte ennuyeux pour beaucoup, et parlant de "mon vécu" mon texte sera égo-centré, "Blanco/andro/hétéro/socio-centré", et certainement porteur de violence symbolique et sociale pour certaines personnes qui me liront. J'en suis désolé.

    J'espère que même dans ces ratés, ce texte permettra de contribuer à une interrogation qui n'émerge pas vraiment encore en France sur un visage du racisme passé sous silence et invisible en tous cas pour les Blanc-hes : celui de la position sociale de Blanc-he et de la Blanchité (structure mentale et sociale guidant nos identités, nos manières d'être, d'agir, de voir et de refuser de voir, de penser, mais aussi comme costume "racial" et passeport social nous ouvrant des portes et des droits qui sont fermés au Non-Blanc-hes). Ce texte n'a pas la prétention d'être exhaustif ni juste. Je ne suis même pas sûr d'avoir atteint l'objectif fixé de parler de "ma Blanchité". Il a été écrit sans filet, au gré d'une introspection pas évidente, d'où l'écriture décousue et brouillonne, mais aussi parce que réfléchir sur mon histoire a aussi déterré des lièvres douloureux que je ne souhaite pas rendre publics, et évidemment aussi parce que ce travail m'a aussi obligé à (essayer de) me regarder comme Blanc. Pas si simple… Je ne suis ni sûr de ce que j'écris quant au passé (ce sont des relectures faites au présent sur la base de vagues souvenirs et d'impressions), ni sûr des interprétations que je propose ; elles sont à prendre avec des pincettes aussi. De plus, du fait de l’aspect personnel de ma réflexion, je suis tombé dans les travers et réflexes d'un récit de soi amélioré, qui évite aussi une exposition trop critique. Je suis pris dans des réflexes de protection. J'ai en tout cas essayé d'être sincère. Prenez ce qu'il y a à prendre et jetez le reste.

              I. D'où je parle : les chemins d'une conscience de classe et de la découverte du rapport social raciste

    Aujourd'hui

     

          Je suis Blanc né en France, actuellement travailleur précaire1 (diplômé BAC+5) de " couches moyennes " ou en voie de le devenir. Mon "disque dur" social et culturel est structuré par double héritage de classe : un héritage populaire et ouvrier, et un héritage de couche moyenne (hégémonique dans ma personnalité) qui régulièrement me fait être mal à l'aise et en décalage quand je suis parmi les "classes moyennes", mais aussi quand je suis en milieu populaire et ouvrier. Par ailleurs, je suis un homme hétérosexuel, j'ai 30 ans, et je suis pour le moment en bonne santé physique, sans handicap physique majeur. Bref, disons que sur l'échelle sociale globale de la France (et plus encore de la planète) je fais partie des gens qui ont les fesses bien au chaud, qui sont "favorisés", "privilégiés" et qui ne sont pas agressés par la vie de manière régulière ou quotidienne.

    Mes fréquentations ordinaires sont plutôt des Blanch-es de couches moyennes (précaires ou non). Je fréquente aussi des personnes issues de milieu populaire Blanc-h-es ou non-Blanches, que ce soient des ami-es ou des connaissances militantes ou professionnelles. J'ai souvent le sentiment que je contourne (dans une certaine mesure seulement) des formes quotidiennes de ségrégation sociale et "raciale" de France, tant les autres couches moyennes que je fréquente croisent, vivent à côté, mais "rencontrent" rarement les milieux populaires et les Non-Blanch-es. Dès que je me "laisse aller", rapidement, je rentre à nouveau dans les rails de la ségrégation "raciale" et de la ségrégation de classe, parce que "spontanément", nous, les couches moyennes Blanches, pratiquons l'entre-soi, ce que certains ont appelé le "communautarisme majoritaire", par choix ou préférence, mais aussi parce que la société est organisée comme cela, et pour cela.

    Malgré les discours convenus et affichés "d'ouverture à l'altérité", à "la différence" qu'elle soit sociale, "raciale" ou autre, en réalité, c'est la recherche du semblable qui est notre norme, ma norme. Nous n'aimons pas être bousculés dans nos petites habitudes qui nous confirment ce que nous sommes : des gens qui pensons être "juste" dans ce que nous sommes, dans ce que nous pensons, dans ce que nous faisons, et dans nos fréquentations. L'altérité de classe et de "race" est en vérité un risque permanent que nos "croyances", nos certitudes et nos images de nous-même soient remises en cause.

    Région Nord-Pas-de-Calais

    J'ai grandi dans le nord de la France. Les classes populaires (ouvrier-es, paysan-nes, petits employé-es, précaires, etc.) y sont majoritaires, en nombre. Mais le pouvoir (social, culturel, symbolique et économique) est entre les mains des classes bourgeoises et "couches" moyennes qui contrôlent et dominent la région qu'elles utilisent à leur avantage, pour leurs familles, leurs proches et leurs allié-es. D'autre part, un-e Français-e sur cinq (20%) est immigré-e ou né d'au moins un parent immigré-e. Le Nord-Pas-de-Calais est une région historiquement fortement composée d'immigrations diverses (coloniales ou non). Mais quelques soient leurs "origines" réelles, ce sont les populations "Blanches" et "Françaises" (construite dans leur tête comme telles) qui sont majoritaires, hégémoniques et dominantes. J'ajoute que les rapports sociaux de pouvoir sont également en faveur de la "classe d'âge" des 40-70 ans, hommes, hétérosexuels2.

    Donc, en fonction des situations, je bénéficie de manière plus ou moins importante d'accès facilités à des droits, des "avantages systémiques" que me procurent mes caractéristiques sociologiques de "dominant" (Blanc, homme, hétéro, "valide", " couche moyenne "). La société est relativement adaptée et faite pour ce que je suis. Nombre de portes qui se sont ouvertes et qui s'ouvrent encore pour moi, ne s'ouvrent pas pour les non-Blancs. De plus, c'est aussi parce que certaines ne s'ouvrent pas pour les non-Blanch-es qu'elles s'ouvrent pour moi (ex: logement, emploi, formation, etc.).

    Origines populaires et immigrées

     

    Mes deux parents étaient employé-es du service publique aux PTT. Ma mère travaillait de jour à France Télécom, et mon père travaillait de nuit dans un centre de tri postal. J'ai grandi dans une famille économiquement modeste, mais jouissant d'une relative sécurité sociale et économique (ni tout à fait de classe ouvrière, ni tout à fait de couches moyennes).Mon père vient d'une famille de mineurs de fond, à forte conscience de classe, et ma mère vient de la classe ouvrière isolée et individualisée, à faible conscience de classe et plutôt tendance à regarder davantage vers les bourgeois-es envié-es. Une partie de ma famille est issues de l'immigration (polonaise, italienne, belge) et l'autre partie est, a priori, d'origine non-immigrée ou construite socialement et culturellement comme telle. Le monde ouvrier, l'immigration et le racisme, fait partie du vécu familial (d'expériences concrètes vécus dans le passé ou dans le présent) et des sujets de discussions familiales. Ce n'était ni homogène ni dénué d’ambivalence et ambiguïté. Ces thèmes étaient abordés parfois de façon progressiste, parfois de façon conservatrice, parfois adoptant le point de vue de l'opprimé et le légitimant, parfois adoptant le point de vue du dominant en le légitimant.

    Ces origines de classe et origines immigrées, ainsi que des vécus personnels de la domination de classe, associées à une socialisation politique familiale de gauche, m'ont conduit à être sensible assez tôt aux enjeux frappant les classes ouvrières et populaires (inégalités, pauvreté, désavantages, précarité, mépris de classe), aux enjeux concernant l'immigration, le racisme, et les discriminations, mais aussi aux contradictions internes aux classes populaires (comme dans ma famille) où sont présentes des critiques des idéologies dominantes (bourgeoises, petites bourgeoises, libérales ou social-libérales, racistes, sécuritaires, républicaines) et en même temps où sont parfois présentes et relayées ces mêmes idéologies dominantes.

    Je n'ai pas vécu le racisme personnellement. Il n'y a pas eu de transmission du stigmate xénophobe et des vécus du racisme (qui se sont arrêté à la "première génération" dans ma famille). Nous n'avons pas de marqueur "racial". Ni notre couleur de peau, ni notre nom, ni notre culture, ne révèlent nos origines immigrées effacées et invisibles. D'autre part, nous sommes culturellement "assimilés", il reste peu de trace de la culture polonaise dans ma famille. J'ai mis du temps à le comprendre, mais c'est une différence fondamentale avec l'immigration (post)coloniale : ma famille et moi, de mes grands-parents à mes frère, sœur et cousin-es, sommes donc des "Blanch-es" appartenant au groupe majoritaire et dominant sur le plan de la domination raciste. Nous sommes subjectivement construits comme "Blanc-hes" et "Français-es".

    Vivre dans un environnement de personnes majoritairement Blanches

     

    Enfant et adolescent, j'ai vécu au milieu de personnes majoritairement Blanches de couches moyennes, mais aussi avec des ami-es et d'habitant-es du quartier et de la ville de classe populaire et d'origine immigrée (post)coloniale3 . A la maison, dans le quartier, à l'école, chez le médecin, dans les magasins de la vie courante, etc., à chaque pas effectué, je voyais des Blanc-hes. Les Blanc-hes étaient la majorité des personnes qui m'entourait et je l'étais aussi. Je suppose que c'est déjà là que c'est joué ma construction identitaire de Blanc. Cela doit, d'entrée de jeu, créer un confiance identitaire sur le plan "racial". J'étais dans la norme majoritaire. C'est aussi ce qui a pu m'éviter, pendant longtemps, de voir que j'étais Blanc. La question (je crois) ne m'a jamais été posée, n'a pas été soulevée. Si bien que les personnes non Blanches que je croisais étaient elles hors de la norme majoritaire et étaient donc "vues".

    La suite

    1. En 10 ans d'expériences professionnelles, mes revenus ont rarement dépassé le SMIC. []
    2. On pourrait dire que c'est en partie aussi le portrait de l'ensemble de la France, quoiqu'il y ait des différences selon les régions concernant la composante de population issue de l'immigration ou non Blanche, et aussi concernant l'importance des classes populaires Blanches et non-Blanches. []
    3. Notamment par le biais de l'école (primaire, collège, lycée) mais aussi du fait d'une socialisation juvénile de rue qui a favorisée des rencontres avec d'autres jeunes de milieu populaire (issus de l'immigration coloniale ou non) du quartier ou des quartiers environnants. []

    De ma blanchitude

    par une immigrée anonyme | Version PDF

              La première fois que j'ai pleinement et personnellement pris conscience de ma "blanchitude", c'etait peu avant la trentaine, quand je me suis réveillée un matin, au côtés d'un nouvel amoureux, et que j'ai regardé son corps métisse reposer sur ma peau, incolore …

         Blanche d'Europe, évoluant dans une environnement tantôt uniforme, tant hétérogène, je n'avais jusqu'alors jamais vraiment prêté attention à cette épidermique appartenance … ou différence. Sans doute parce que j'étais et restais, géographiquement, historiquement et statistiquement, dans la "tonalité" majoritaire mon continent … Mais aussi parce qu'avant de m'interroger sur cet aspect là de nos d'appar(ten)ences, d'autres questions se posaient à moi, comme mon statut d'immigrée ou mon identité de femme.

    "Blanche parmi les Blancs" je pensais passer inaperçue, mais mon patronyme trahissait une histoire familiale déracinée qu'il me fallait systématiquement expliquer… Et "Blanche parmi les Blancs", c'est également par mon genre que je ne cessais de me distinguer, de par ma propension naturelle à fréquenter des milieux masculins, où je devais également justifier ma présence. Ainsi, avant qu'à l'âge adulte, mes histoires d'amours ou amitiés ne deviennent métissées, la couleur de peau était loin d'être la première de mes préoccupations.

         Ma rencontre avec la notion de racisme date des visites européennes d'une tante éloignée, ayant elle aussi fui la didacture communiste pour émigrer, sur le continent africain. Dès que je me réfère à cette branche de ma famille, je spécifie qu'elle se situait du "mauvais côté de l'Appartheid" : c'est à dire celui des … occupants … Blancs ! Les témoignages de cette tante m'auront amenés à la conclusion que la bêtise est l'alliée du racisme, tout comme plus tard je constaterai qu'ignorance rime avec violence. Car en tant qu'enfant immigrée fréquentant une classe aux nationalités et couleurs multiples, il m'était impossible d'adhérer à son discours ségrégationniste, d'autant que mon éducation hertzienne confirmait jadis que … "personne dans le monde ne choisit sa couleur (…)", que l'important était ailleurs et que "les apparences (…) n'ont pas d'importance"…

    Mais je restais et reste encore une "Blanche parmi les Blancs" proférant ses gentils discours et ses bons sentiments, ne subissant pas personnellement d'attaques racistes et étant rarement témoin de telles confrontations.

    Peu avant mes amours métissées, ce seront les arts qui m'auront sensibilisée à ma "Blanchitude". La découverte des auteurs de la Négritude et ma rencontre avec certains acteurs du mouvement Hip Hop, m'auront éveillée aux conséquences de "naître Noir ou Blanc". Les réalités françaises contemporaines m'auront, depuis, confirmé certaines implications "d'être Noir ou Blanc".

              Qu'en est-il de ma "Blanchitude" aujourd'hui ? Influencée par je ne sais quelle théorie de sublim-ation génétique ou adhérant inconsciemment à une stratégie commerciale, j'ai intégré les valeurs d'un classement esthétique de la chromatique épidermique ou le blanc, synonyme de terne et salissant, se trouve au plus bas de l'échelle. Et même si c'est avec quelques états d'âme (pour mon compte bancaire et mon capital cancer), c'est en parfaite conscience du "non sens" de cette démarche, que j'expose et insole régulièrement ma peau blanche et fade aux rayons ultra violets, dans le fol et secret espoir d'atteindre un jour les couches supérieures d'une beauté bronzée …

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    Une analyse personnelle

    par HO | Version PDF

    Salut X

    Je reprends ton mail pour discuter du sujet que tu proposes.

    A savoir, la "blancheur" ou "blanchitude", voire la "blanch'attitude".

    J'y ai réfléchi et je relie ce questionnement à celui de l'identité, et par glissement au phénomène d'identification.je m'en tiens à une analyse personnelle, une sorte d'introspection, qui a valeur de témoignage sans caractère généraliste.

    Or, donc, qu'est-ce "être blanc"? Pour répondre à cela, je dois à l'évidence supposer que je suis "blanc". Ou vu comme tel.

    Dans la vie de tous les jours, j'admets que je participe à ce jeu de dupe que j'illustre par la saynette suivante:

    -"salamalekoum, je voudrais un bouquet de coriandre"

    -"voici monsieur, ça fera un euro"

    -"choukran, et à demain inchallah!"

    -"c'est cela, au revoir"

    La scène se passe dans mon quartier.

    je suis l'interlocuteur qui use de ces civilités, entendues dans toutes les bouches aux quatre coins des étals; Et celui qui s'applique à me répondre en français de Shakespeare est un des commerçant du marché dit "arabe" de Montpellier.

    Sans se lancer dans une analyse sociologique ou policière, du drame qui se joue quotidiennement en bas de chez moi, il est à noter que chacun des protagonistes, le marchand comme moi, identifie l'autre comme appartenant à une culture différente. En général cette attitude passe bien. Parfois ça coince ; à certains signes, je perçois que cette initiative n'est pas de bon aloi.

    Lorsque j'en parle avec ma compagne, son appréciation est sans appel: "parce que t'es blanc"! Dois-je préciser qu'elle est Marocaine (née Berbère avec des ramifications Sahraoui) et que pour sa famille je suis un "formaj" (comprenez fromage)? D'ailleurs notre union, aux yeux des siens n'est pas considérée comme sérieuse car je ne suis pas musulman. Il en est de même du coté de ma famille pour d'obscurs préjugés.

    Par contre, il est apparu comme capital -pour les deux familles- que nos enfants aient la nationalité française. Dans le premier cas c'est un signe d'intégration par le droit du sol (qui vous évite de laborieuses démarches aux guichets de l'immigration), dans l'autre un réflexe du vieux démon 'patriarcat'…

    Malgré tout, des deux cotés on cherche les signes de ce que l'on aime ou l'on craint reconnaître: Chez les Marocains, on se plait à identifier chez les enfants, à la manière qu'ils ont de délaisser la fourchette pour manger le tajine avec les doigts que ce sont de vrais "laahrbi", tandis que coté français on note avec inquiétude ces boucles ou ces yeux noirs qui sont des composantes nouvelles de la génétique familiale… Pour compléter le tableau, j'ajoute que ma sœur a pour compagnon un guadeloupéen et qu'ils ont deux enfants. Là aussi, fini les grands bons à rien (comprenez grand-blond-"aryen") chers au cœur de notre mère (eh, oui! il y a des idées qui ont la peau dure). J'entends au sujet de nos enfants (ceux de ma sœur et les miens) qu'ils sont métis à quel degré? Existe-t-il dans ce domaine une échelle pour mesurer le niveau de pigmentation?

    Je constate que chacun projette sur ses enfants, ses petits-enfants, son compagnon, sa femme, sa belle-famille, ses voisins… et qui est blanc, et qui est métis…

    Par où considérer le problème?

    Pour être vu comme blanc et me reconnaitre comme tel, je dois présenter des particularités physiques qui signent la blancheur, ou appartenir à un groupe qui s'identifie à ces critères…

    Cette approche flirte dangereusement avec le concept de "race". Historiquement le mot a été utilisé pour désigner des groupes se différenciant par leur religion ou par leur nationalité. Il sert surtout à alimenter les discours nationalistes de toutes les époques en stigmatisant les minorités Même si le terme "race" tend à disparaitre (au profit de "type"), la nomenclature n'en demeure pas moins: l'expression "blacks, blancs, beurs" en est un exemple.

    Ainsi, pour ceux qui se reconnaissent comme "blacks", je suis… un blanc mais pour les "beurs": je peux, selon le cas être perçu comme… "juif" pour les "juifs", en revanche, je donne à penser que je suis… pro-arabe (voire les deux) 'Anyway'! en Inde, on m'a souvent demandé si j'étais "muslim" (ce qui pourrait confirmer l'hypothèse précédente!) J'ai, dans un autre registre, un ami travaillant à la police de Marseille , qui m'a affirmé que si je n'étais pas du continent, je pourrais être corse…

    Ah! j'oubliais… un jour, alors que je jouais du piano-bar en costard dans un complexe naturiste, un américain m'a affirmé que j'avais un feeling plus ou moins en rapport avec le fait d'être noir!

    Mais je décèle que je suis perçu un peu selon ce que chacun veut bien s'imaginer, s'approprier ou rejeter de moi.

    Envisageons maintenant les éléments de mon identité civile et culturelle :

    Je suis né français de père français et de mère française eux-même né de parents français

    Que n'ai-je pas entendu en terme de représentations autour du lignage, de l'appartenance, de la nationalité…

    Prenons d'abord l'exemple des ressemblances et traits de caractère : j'aurais les yeux de mon père, les oreilles et la dentition de ma mère, les mains de mon grand-père et sa calvitie aussi… La façon de me tenir voûté d'un certain cousin éloigné, le caractère excessif de mon oncle maternel, je change d'avis comme mon arrière-tante dite "La Courant-d'Air", etc…

    Autrement dit, à force de répétition et de conditionnement, je m'approprie ces signes, reconnu comme 'appartenant' à une filiation, 'reconnaissable' et 'reconnaissant'… Je développe volontiers la croyance que 'moi, c'est un peu (de) ma famille et ma famille c'est un peu (de) moi

    Je suis désolé… mais si il y a un psy dans la salle, lui vous l'expliquera: enfant, j'ai construit mon identité sur ce genre de représentations, sur ces mantras, assénés parfois, par l'environnement.

    De l'identité civile, je bascule aussitôt dans l'identification à ce personnage, à ce nom de famille et à son histoire. Pour plus de détails apprenez qu'elle a ses racines en Dordogne une terre de paysans où il faut casser la caillasse (aïe!) où les hommes ont un passé de serfs ou de vilains (lisez "Jacquou le Croquant" d'Eugène Le Roy) où les vieux parlent en majorité le "patois" gascon (voir Frédéric Mistral…)

    Mais quelle différence avec tant d'autres départements d'une France qui fut rurale jusqu'en 1945?

    Et quel rapport, 'Herr General' avec le fait d'être blanc?

    C'est que de s'identifier à sa famille, on a vite fait de s'identifier à ses valeurs, à ses traditions , à ses idées. En politique, on appelle ça "l'attachement fort à un terroir" (et les préférences qui vont avec…)

    Dans cette contrée, la fenêtre sur le monde, à l'heure de la soupe, est encore TF1… j'ai le souvenir -dans les années 80- que, ma grand-mère, fort croyante rapportait que le curé (cf. Don Camillo…) se plaignait que ses ouailles ne fréquentaient guère l'église. Jusqu'au jour ou tombant malade, il fut remplacé. Le dimanche suivant, l'église fut pleine: le prêtre était africain.

    Je ne sais comment faire état d'une certaine mentalité, de générations qui sont nées à la fin du XIXème et au début du XXème. J'ai la chance d'avoir connu mes grands parents : je les ai entendus parler de leurs propres parents et de leurs grands parents. Ce qui m'amène à connaître des pans de vie de ma famille jus-qu'autour de 1850. L'intérêt à cela est que si leur témoignage par son caractère subjectif n'apporte rien à la grande histoire, il a le mérite de m'éclairer d'avantage sur ma propre histoire.

    C'était quoi "être blanc" avant moi?

    Dans la mythologie familiale, "être blanc" c'est forcement être né de parents "blancs" et où trouve-t-on ce genre d'ancêtres? dans la région que je viens de décrire, pardi, et par conséquent en France!

    En creusant un peu, j'ai trouvé savoureux d'apprendre qu'un membre de la famille avait tenté d'établir un arbre généalogique de notre patronyme; mais il a été perdu. Il règne le plus grand tabou à ce sujet. Pas question de reprendre les recherches…

    Pourquoi? Craindrait-on de découvrir quelque géniteur inattendu venant entacher la blancheur immaculée de cette noble lignée? C'est pour le moins plausible quand on sait que la Dordogne se situe en dessous de Poitiers où fut stoppée l'invasion des Sarrasins!!! Horreur! Malheur! Et que l'Aquitaine, de façon générale fut le théâtre de guerres et d'invasions incessantes au cours des siècles. D'ailleurs, pour enfoncer le clou, en cherchant l'étymologie de mon nom je découvre qu'il est apparenté au mot : maure!!! Même en patois, la signification du mot est implacable: "celui qui a la peau mate"… tiens-donc! Je me demande donc comment, dans l'inconscient familial a pu se créer cette "blancheur" à l'épreuve des lessives du temps.

    Il faut peut-être plonger au cœur d'évènements, situer ces gens dans une époque et tenter d'écouter le "discours ambiant", se représenter la "façon de penser" du moment… même si c'est casse-gueule.

    Pour la période qui m'intéresse et que j'ai retenue, soit de 1850 à aujourd'hui, cette famille a connu :

    - le second empire et son régime belliqueux, avec restriction de libertés individuelles, conscription pour une durée de neuf ans (cinq ans de service militaire et quatre de réserve: l'aïeul était "Cuirassier", c'est vous dire), les guerres de conquête (le Maroc au motif d'être un repaire de pirates, la Kabylie, la Cochinchine, ) et la très fameuse défaite de 1870

    Voilà pour un arrière-arrière grand-père…

    On peut imaginer l'état d'esprit de cet ancêtre, mais surtout on peut lire dans la presse les préoccupations de ses contemporains ou découvrir dans les livres d'histoire le discours ambiant: impérialisme, expéditions militaires, découvertes et théories scientifiques, modernité et affirmation de la supériorité des valeurs européennes sur celles qui prévalent dans les territoires conquis. Les théories raciales et les discours nationalistes sont me semble-t-il très en vogue à cette époque. Au même moment, le mot d'ordre aux Amériques est d'exterminer les Peaux-Rouges

    - son fils, mon arrière grand-père, né aux alentours de 1880, baignant dans cette atmosphère de fin de siècle partira en 1914 aux cris de "on va casser la gueule aux Boches'!

    Bilan: 3 millions de morts; en majorité des hommes de moins de 30 ans -dont des bataillons d'étrangers- aux ordres de vieux fous séniles. Qu'importe, plus le sang a coulé, plus fort sera le sentiment national. La France assoie son emprise sur ses colonies et gagne sa place dans le rang des nations les plus puissantes.

    - puis vient mon grand-père, né en 1913 (97 ans et toujours vivant): avec d'autres, il a apprit à coups de pieds au cul que la France de son enfance s'étendait de Lille à Tamanrasset.

    La colonisation à l'époque était très en vogue et le maître d'école relayait avec zèle le discours politique, lui-même reflet de valeurs démocratiques très particulières n'oublions pas que Jules Ferry a rendu l'école obligatoire mais il a également prêché pour que la nation dresse les sauvages de ses récentes acquisitions territoriales. Puis arrive la guerre en 1939; les bruits de bottes, l'antisémitisme et le rôle trouble de la France dans la collaboration. Au sein de la famille, il est difficile de désavouer Pétain qui est un héros de 14-18, aux ordres duquel s'est battu le père de mon grand-père. De plus, la famille vit en zone libre -négociée par ledit Pétain- et elle n'a pas à souffrir des mêmes vicissitudes de la guerre qu'en zone occupée. Plus facile également pour mon grand-père d'être héros de la résistance et de cacher des réfugiés. Il n'en demeure pas moins qu'en dépit des horreurs de la guerre, j'entendrai fréquemment étant gosse un discours nationaliste, antisémite, xénophobe, et des idées politiques bien évidemment qui font les choux gras du F.N

    - Naissance de mon père en 42, fin de la guerre en 45; perte de certains protectorats et colonies dans la foulée L'armée cherche à redorer son blason en Indochine. C'est la déroute et la fin de cette idée de grandeur de la nation par ses possessions interposées… Puis c'est au tour de l'Algérie qui réclame son indépendance (ainsi que certains pays africains) Un espoir pour les ultras que l'OAS tiendra la situation : là encore, un exemple de foi irraisonnée dans les vertus des militaires. Fin des hostilités

    - Je nais en 66 Mes parents louperont le train de mai 68 et continueront a porter le flambeau des valeurs familiales: celui de l’extrême droite.

    De tout cela il ressort pour moi que la mentalité familiale est imprégnée de la culture de la guerre, et avec elle une partie de la société. Cette famille a vibré aux accents du nationalisme ainsi que du colonialisme et de leur corollaire: le racisme Ce qui n'était pas de prime abord l'affaire de paysans du Quercy l'est devenu par identification au sentiment national, sous l'effet de la propagande et au besoin par la force. Peu de gens se sont opposés à Napoléon III. Peu de gens ont refusé de se battre en 14-18. Peu de gens ont dénoncé l'antisémitisme montant dans les années 30. Les choses ont changé au lendemain de 1945 mais même jusqu'en mai 68 il ne faisait pas bon se déclarer militant d’extrême-gauche.

    Pour en revenir à cette question "d'être blanc"…

    N'est-ce pas là une croyance à laquelle on peut trouver des raisons historiques? Elle s'est établie d'autant plus durablement dans les mentalités que les esprits en ont été martelés. Déclinée à toutes les sauces, justifiée parfois par la science, relayée par les médias, instrumentalisée par les politiques, portée par les masses qui se pressent en moutons de Panurge.

    Quel remède à ça?

    J'ai eu des querelles à ce sujet. Je ne peux pas changer une croyance chez l'autre. Le pire serait de vouloir lui fourguer une des miennes, comme par exemple que "les blancs, ça n'existe pas".

    Je crois, pour terminer que je ne serai jamais totalement détaché d'une telle empreinte, d'un tel fardeau, de l'imprégnation d'une éducation.

    Se rebeller, se révolter a été une saine attitude en son temps. Vouloir extirper de moi ce qui ne m'appartenait pas: "je suis blanc" et tout ce qui va avec. J'ai éprouvé beaucoup de honte et de rancœur à l'égard des "miens". De la culpabilité aussi: on appelle ça le conflit de loyauté, parait-il.

    Mais je ne suis pas MA famille, je ne suis pas les IDÉES de la famille dont je suis issu, je ne suis pas responsable des actes du passé, ou des opinions, ou des croyances de tel ou tel et de leurs conséquences. A la limite, c'est comme un héritage: on peut accepter ou refuser.

    Dans mon cas c'est très clair: je peux mettre des mots sur "ce qu'être blanc" signifie pour moi. Et cette expression ne m'appartient pas.

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    Une histoire

    par Christophe | Version PDF

              D'avoir grandi dans un environnement très blanc, j'ai tardivement et peu eu conscience de l'aspect racial de mon statut social. Si certains éléments(parmi lesquels, ceux ici relatés) faisaient que je sentais bien que j'étais inscrit dans un système social racial, voire raciste, je n'ai que rarement réfléchi aux avantages induits pour moi d'être dans la norme dominante.

    Dans la mythologie familiale, il est une anecdote de ma tendre enfance dont il ne me reste en souvenir que le récit rapporté de ma mère. Lorsque j'étais en classe maternelle, dans une « ville nouvelle », mon meilleur copain était noir. Et quand on m'interrogeait au sujet de sa particularité, je ne savais quoi répondre. Je n'avais pas perçu, paraît-il, sa couleur. Jeune, au récit de cet « aveuglement », je ressentais une forme de fierté. Fierté d'être pur de tout racisme originel. Il faut préciser que le racisme était mal vu, décrié, dénoncé dans ma famille bon teint de gauche. Vers dix-onze ans, j'allais au catéchisme (sorte de cours religieux catholique). Sur ma sacoche était apposé un autocollant « je dis non au racisme ». La brave dame qui nous inculquait la gentillesse, le respect et l'amour pour nos prochains m'avait félicité pour ce geste qui n'était en rien le mien autant qu'il m'en souvienne. Je vivais alors loin du lieu de mes premières années, dans un village rural où tout le monde était blanc. Et si je grandissais dans une assez grande hétérogénéité sociale, le seul non blanc que je fréquentais épisodiquement était un enfant adopté par des amis de mes parents. Je me rappelle que je le regardais avec une certaine curiosité mais tout comme sa sœur, blanche, mais adoptée elle aussi. Tous deux étaient des blocs de mystère débarquant à l'âge six-sept ans dans des assemblées déjà constituées d'adultes et d'enfants, blancs de la classe moyenne.

    À replonger dans ce temps, d'autres fragments de mémoire refont surface. D'abord, les jours de marché aux puces où apparaissaient au village les vendeurs de babioles, ceintures, bracelets, montres, et autre « artisanat africain ». Ces vendeurs noirs de peau semblaient tout à fait exotiques par leur tenue, leur couleur et leur accent. Un accent si souvent déformé et raillé à la télévision dans les caricatures de Michel Leeb, dont nous riions en famille… de gauche. D'ailleurs, ces jours-là, ai-je jamais entendu ces hommes parler ? Ces hommes, outrageusement noirs, dont le contraste des dents blanches et des paumes de main claires frappait nos imaginaires d'enfants blancs. De cette incongruité, nous parlions, intrigués, entre copains, nous livrant à de pitoyables élucubrations chromatiques. Mais ce qui était le plus récurrent et le plus commun, c'était les anecdotes au sujet de transactions prétendument réussies au préjudice des marchands ambulants. Un oncle, une grande sœur, un voisin avaient toujours habilement négocié et roulé dans la farine des types que tout le monde regardaient de travers. Peu importe la véracité des faits, ce qui comptait, c'était de se faire mousser : les villageois trouvaient ainsi un exutoire à leur piètre condition. Je fermais ma gueule devant tant de mépris malgré mon écœurement à l'écoute de ces récits. Ma compassion toute catholique me solidarisaient silencieusement avec ses hommes qui me semblaient bien seuls au milieu d'une foule hostile, eux dont j'imaginais qu'ils venaient d'un pays forcément pauvre, un des ces pays toujours en famine, toujours en guerre du continent africain. En dehors de la télé avec ces images d'enfants au ventre gonflé et ces messes caritatives (live aids…), je ne disposais comme représentation du noir que des posters à l'église : l'enfant noir y était souvent en guenilles mais souriant, dans l'amour de Dieu… Et contre la « famine-en-afrique » et pour les pauvres malheureux, nous faisions des quêtes avec le cathé. À aucun moment, je ne disais « non au racisme » alors… Au contraire, j'étais en plein dedans tout m'en croyant exempt.

              Je ne dis pas plus « non au racisme » lorsqu'un hiver débarquèrent de nouveaux élèves à l'école. Ils furent plusieurs à arriver un jour de gel : deux frères et deux sœurs issus d'une famille non blanches, deux frères et une sœur issus d'une famille blanche. Cette irruption dans une école de campagne où la centaine de gamin.es se connaissaient toustes ne passa pas inaperçu. Il y eut de la défiance envers toustes celles et ceux qui arrivèrent ce jour-là et celle-ci fut accru envers les non-blancs. C'était, disait-on dans la cour de récré, des « gitans ». Comment se passa la participation à la vie du village, je ne saurais le dire mais il se trouve que l'une comme l'autre famille devinrent des membres à part entière d'associations locales, une « amicale laïque » et l'association de parents d'élèves.

    Voilà à peu près tout ce dont je me souviens pour mes années d'école primaire où je vivais dans un environnement très blanc. L'étrangeté venait parfois au sujet du mari de mon ancienne nounou. Je l'assimilais plus ou moins à un « arabe » ». Originaire de Provence, il avait conservé, malgré des années dans le nord, un fort accent méridional. Il travaillait sur des chantiers, à faire des routes, et les récits qu'il faisait de son activité me semblait assez incompréhensibles. Il habitait avec sa famille un « quartier HLM » et cet aspect urbanistique a sans doute aussi joué sur ma perception. Quand je retournais exceptionnellement dans ce quartier où j'avais vécu mes premières années, je sentais que j'arrivais dans un espace bien différent du village. Il y avait d'abord ces barres interminables et ces tours qui me semblaient immenses. Mais je pense aussi que la couleur générale du quartier avec une population à forte proportion arabe me faisait fantasmer une origine maghrébine pour 'tonton'. En tout cas, pour moi, 'tonton' (terme qui désignait le mari de ma nourrice) était algérien, d'autant qu'il avait travaillé plusieurs mois en Algérie et qu'il avait la peau toujours halée vivant toujours à l'extérieur du fait de son métier…

              C'est au collège que je rencontrai vraiment les « arabes » même s'ils étaient peu nombreux, d'après mon souvenir. Aucun dans ma classe de germanistes. En 6ème, je ne me rappelle que de M. alors qu'on doit être facile 140 élèves de ce niveau. Je le fréquente dans la cour comme tout le monde mais je sais qu'il est « différent ». Et je sais que cette différence ne tient pas (seulement) à son statut social, contrairement à d'autres copains, dont je sens bien que nous n'appartenons pas à la même catégorie sociale. Je viens de la classe moyenne et, dans mon collège, plus nombreux sont ceux et celles issus de familles ouvrières. La spécificité de M. est clairement raciale. Je m'en souviens d'autant mieux que le jour où il me balance un coup de genou dans les couilles, je me dis que je vais devenir raciste. Au collège, cela fait partie de la vie quotidienne d'envoyer et de recevoir des coups, on se construit comme « vrai » mec ainsi mais mon racisme latent surgit quand le coup douloureux vient d'un « arabe »… En vérité, cet incident n'aura aucune incidence sur mes relations avec M. mais je ne peux faire comme si je ne m'étais pas dit d'une certaine manière : je suis blanc et lui qui me frappe a moins de légitimité à le faire que d'autres, blancs…

    Au lycée, la « mixité » est plus grande quoique pas si importante. Parce que j'étudie l'allemand, je suis systématiquement dans des « bonnes classes » à dominante blanche. En seconde, j'assiste un jour à une conversation entre deux copines concernant leurs sous-tifs. Toutes deux sont métisses. Elles discutent des qualités esthétiques comparées des soutiens-gorges noirs ou blancs sur leur peau hâlée. Double étrangeté : je suis un mec, je suis blanc. Les questions qu'elles se posent sont hors de mon rapport au monde. Je n'ai qu'à écouter ce qu'elles disent.

    *

    **

               Mon récit butte sur cette dernière anecdote si… anecdotique. L'est-elle vraiment ? En fait, ce "micro-événement" a sans doute participé à ce que je me perçoive comme blanc et non pas seulement à ce que je perçoive les autres comme "de couleur". A partir de là, ce n'était pas les autres qui étaient différents de moi, c'était moi qui étais différent d'eux, d'elles en l'occurrence. Dans l'événement du sous-tif, je ne suis pas la norme et, elles, l'exception ; c'est ma blancheur et mon genre qui sont minoritaires. C'est ce qui fait que commence à se révéler à moi la contingence d'une expérience du monde jusqu'alors vécue comme universelle et normale.

    Par la suite et encore aujourd'hui, d'autres éléments -des rencontres, des lectures, des observations, des remarques qu'on m'adresse- renforcent la conscience que j'ai de ma "blancheur". Politiquement, j'apprends aussi lentement à capter la position de domination induite de cette couleur. Cela ne signifie pas exercer volontairement de la domination envers les personnes d'autres "races". Ma position de domination raciale tient d'abord à ce que la blancheur m'octroie pas mal de privilèges sociaux, économiques, politiques et m'épargne beaucoup d'emmerdes dans la société française. Mais être blanc, ce n'est pas seulement hériter malgré soi d'avantages injustifiés. Se reconnaître comme blanc, c'est se reconnaître comme étant membre d'une "race" historiquement oppressive, colonialiste, raciste, et ce en dépit de toutes les bonnes intentions individuelles, de tout souci de bienveillance, de tout positionnement anti-raciste. Il s'agit alors a minima, dans la conduite de ma vie au jour le jour, de ne pas nier le problème d'être blanc dans mes relations sociales avec des non-blancs. Je ne bats pas ma coulpe en disant cela. La culpabilité m'habite très peu, en règle générale, et je ne suis pas responsable d'être né blanc, ni mec, ni membre à part entière d'un pays (néo)colonial. En revanche, il me semble que si je veux dépasser la séparation de race, notamment, je ne dois pas nier quelle est ma situation là-dedans… Et, a fortiori, dans les aventures collectives auxquelles je participe et qui rassemblent une "écrasante" majorité de blancs. Pour réussir à lutter ensemble (quelle que soit sa "race") contre les différents systèmes d'oppression et l'exploitation capitaliste, il convient de faire gaffe de ne pas avoir d'attitudes, de paroles racistes et de savoir entendre ce que mon comportement peut renvoyer de racisme quand on me le fait remarquer. Et pouvoir lutter ensemble nécessite aussi de prendre en compte que je peux apparaître comme membre d'un groupe oppresseur et que mes déclarations d'intention sont insuffisantes pour rassurer des personnes qui subissent racisme, stigmatisations, discriminations de la part de personnes comme moi et des institutions sociales.

    Quand bien même je serais exempt de toute forme de racisme intentionnel, je ne peux faire comme si être blanc n'était pas problématique. Reconnaître ma blancheur dans un système social racialisé implique de reconnaître la sale position de domination qui en découle et accepter qu'elle puisse provoquer du malaise et d'autres sentiments négatifs chez celles et ceux qui sont les opprimés de ce système. Reconnaître ma blancheur me semble donc un préalable indispensable pour envisager de lutter collectivement pour des sociétés sans races.

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    Je suis blanche

    par X | Version PDF

              J'ai grandi dans un petit village reculé ; une population blanche à 100 % ; Dans ce village, socialement parlant, c'est assez mélangé mais ça ne se mélange pas : les enfants d'ouvriers et d'agriculteurs sont dehors, vivent ensemble et sont les plus nombreux; en tout cas les garçons.Je les vois souvent passer en bande par la fenêtre de la cuisine. Les autres enfants, de classe moyenne ou de classe bourgeoise, peu nombreux, restent entre eux, ne sortent pas, repliés dans leurs grandes maisons qui les soustraient à une possible rencontre, périlleuse.

              Moi, je ne sors pas, j'ai interdiction de sortir, sans mes parents je veux dire. Cela durera, à quelques exceptions près, jusque 17 ans : il ne faut pas traîner dehors ; l'extérieur c'est dangereux ; aller voir des amis ça ne se fait pas à mon âge, et puis qu'est-ce que j'irais faire dehors , j'ai assez à faire à la maison avec le travail pour l'école. Il n'y a rien dehors. Rien ni personne. La famille c'est mieux. Il y a eu des fois où est née l'envie d'autre chose. Mais chaque début de rébellion ou chaque tentative d'entorse à la règle déclenche la terrible colère paternelle. Je suis une enfant sage, muette et introvertie. Pas par choix.

            Peu de contact donc, avec le monde du dehors, et du coup, le monde du dehors m'angoisse, je suis agoraphobe. Très longtemps, je continuerai à ne pas supporter le monde, chaque pas dans une foule me coûte, chaque entrée dans une pièce avec des personnes me soulève le cœur. Je mettrai longtemps à savoir entrer en contact. L'autre me fait peur. Et quand je pense que pour moi, pendant toutes ces années d'enfance et d'adolescence, l'autre, celui que je vois derrière la fenêtre est blanc, uniquement blanc. Et que bien sûr à l'époque cela ne m'a paru ni étrange ni problématique… Quand je pense que pour moi, pendant toutes ces années, l'autre non blanc n'existe pas, sauf à travers les paroles des blancs qui en parlent…

         Les autres enfants, à l'arrêt de bus me regardent bizarrement, je voudrais disparaître sous terre. Ils se moquent de moi : selon eux, je suis celle qui ne parle pas, celle qui est démodée, celle qui les snobe parce qu'elle a des parents qui ont fait des études. De mon côté, je colle à l'image qu'ils ont de moi: pas la force de montrer autre chose et puis, je pense, une part de moi les méprise effectivement : sûrement que si l'on ne me laisse pas les voir, c'est qu'il y a une raison. Ils ne sont sûrement pas très fréquentables.

    De toute façon, il faudrait parler, et je ne peux pas. La timidité est ma protection et mon entrave.

    Les autres enfants jouent ensemble. Enfin, les filles avec les filles et les garçons avec les garçons. Ils se battent, se taquinent; mais il y a une chose qui les réunit tous et toutes, en général. C'est quand ils parlent des autres écoles, celles de la ville, où il paraît qu'il y a plein d'arabes et où il paraît que « c'est chaud ».

    Moi, je me demande ce que ça veut dire « chaud »; je constate que ça a l'air problématique qu'il y ait la présence de beaucoup d'arabes; pour moi, toute présence humaine est problématique. Pourquoi pas celle-là.

         Les enfants de l'arrêt de bus s'insultent parfois : je les trouve souvent vulgaires ; chez moi, un mot de travers peut déchaîner une colère dévastatrice. Mon père n'aime pas les filles impertinentes, c'est ce qu'il dit souvent. Il n'aime pas les filles qui parlent ; je suis douce et timide, il l'a voulu. Chez moi, le langage châtié est une attention de tous les jours : il faut parler correctement ; mes parents, enfants d'ouvriers, sont les seuls de leurs familles respectives à avoir fait un peu d'étude et à avoir accédé à un statut social dit « supérieur ». J'ai l'impression qu'ils se surveillent constamment ; il ne faudrait pas retomber là d'où ils se sont échappés et cela passe aussi par le langage ; ma mère me répète sans cesse qu'il faut parler correctement. Mon père reprend systématiquement mes « écarts de langage ». J'obéis, docile, car chaque manquement à la règle, je le paie, cher.

         Ma mère elle-même se trouve souvent inintéressante, elle dit qu'elle n'a pas d'idées, qu'elle s'exprime mal; elle en souffre; et ce qu'elle ne supporte pas chez elle, elle le rejette aussi chez les autres: il y a plein de gens qu'elle trouve inintéressants ou pas assez instruits; elle dira souvent à mes sœurs qu'elle ne veut pas qu'elles ramènent des personnes « sans éducation » ; elle ira même jusqu'à dire une fois, lorsque nous serons adultes qu'elle ne veut pas qu'on ait des petits copains ouvriers. Il faut aspirer à mieux. Si mes oncles entendaient ça…

    Ma mère se dispute souvent avec ses frères qui lui reprochent de se croire supérieure à eux ; c'est la seule fille de la famille ; ils trouvent qu'elle a un boulot de « planquée » ; ma mère dit qu'elle est contente d'être partie de la maison et qu'ils lui en ont fait baver : un jour, elle m'a montré sa cicatrice, dommage collatéral d'une bagarre avec ses frères. Pourtant, ma mère dit qu'elle aime ses frères et elle va très souvent leur apporter un coup de main dès qu'elle sent qu'ils en ont besoin.

         Mes cousins, parfois, tout au fond de ma tête, je me surprends à ne pas les trouver très intéressants, en plus ils ne sont pas « bons » à l'école. Et chez moi, même si c'est dit entre les lignes, c'est très problématique. Il arrive d'ailleurs souvent que ma mère vante devant la famille les mérites de sa fille aînée qui réussit, comme un drapeau d'un pays conquis. Cela me gêne d'être mise en concurrence avec les autres enfants de la famille; cela me gêne d'être mise en avant, je n'aime pas sortir de l'ombre. Et puis, je sens bien que ça crée un malaise avec mes cousins et cousines, mes soeurs. Mais je me tais, je n'aspire qu'au silence. De toute façon, je n'ai pas droit à la parole. A force je sens bien que quelque part, je suis gagnée par la fierté de réussir; c'est aussi la seule chose qui semble me valoriser aux yeux de mes parents.

    Avec mes cousins, on ne se parle pas. Ils jouent dehors, se battent, font du bricolage. Ils ne me proposent jamais de participer, ni à mes cousines. Nous, les filles on reste dans la maison bien sages. De toute façon, même s'ils me proposaient, je n'irai pas. J'ai peur. J'ai toujours peur de tout. Je préfère rester à lire et mes cousins n'aiment pas lire. Je ne comprends pas.

    Dans la famille, le rapport à l'autre qui n'est pas blanc a toujours été problématique. Ma mère dit que ses frères sont racistes et que c'est sûrement à cause du manque d'instruction… Aïe. Double noeud…

         Il y a souvent des remarques sur les arabes quand on fait des réunions de famille ; ça déclenche de grosses disputes entre mes parents et les frères de ma mère. Mon grand-père dit qu'il avait aussi droit à des commentaires « méchants » quand il est arrivé en France . Il n'est pas d'accord avec ses fils. Eux disent que ce n'est pas pareil, mon grand-père est comme les français…ce qu'ils ne disent pas : mon grand-père est blanc.

    Lorsque ma mère exprime son désaccord avec ses frères, ceux-ci lui coupent la parole et lui disent de se taire. Lorsque c'est mon père qui parle, ils l'écoutent et se disputent avec lui. Les frères de ma mère disent que de toute façon, mes parents sont toujours là pour leur faire la leçon; ma mère dit que ses frères ne lui ont jamais laissé la parole et que mon père non plus. Mon père dit que ma mère est bête et ses frères racistes….alors?????

    Dans ma famille, le rapport à l'autre qui n'est pas blanc a toujours été mêlé à d'autres enjeux familiaux; l'autre non blanc a toujours été un objet de discours, un enjeu de nos déchirures. sans corps, sans chair. Heureusement, je crois.

    Dans la famille de mon père, c'est la même chose, souvent des disputes : mes cousins ont la peau foncée et les cheveux frisés, ils ont toujours peur qu'on les prenne pour des arabes ; ils se coupent les cheveux courts. Il y a toujours des blagues qui circulent avec un arabe dans l'histoire ou un homosexuel. Un jour, l'un d'eux dit qu'il ne veut pas avoir la coupe d'un « Jackson Five ».

    Mon père se fâche très fort, il se brouille avec sa famille; nous repartons souvent brutalement après de violents échanges; qui se poursuivent ensuite entre mon père et ma mère: il y en a toujours un pour reprocher à l'autre sa famille. C'est dur. Je suis au milieu de tout ça, je trouve que mon père a raison de ne pas laisser dire de telles choses et en même temps, aujourd'hui, je pense….

    …que ma mère a aussi dit à ma soeur qu'il faut se méfier des petits copains musulmans parce que quand même, les femmes voilées…. ; elle ne précisera pas, à nous de tirer des conclusions.

    Elle n'a jamais demandé si les amis de ma soeur, non blancs, étaient musulmans. Cela allait toujours de soi. Elle n'a jamais non plus parlé de petits copains catholiques ou autres…

    Moi, je me suis souvent demandé si être voilée signifiait avoir moins le droit de sortir que moi

    …que mon père est un anticlérical acharné. Tous ceux et celles qui croient en un dieu sont aliéné-e-s selon lui. Chez moi, l'athéisme est un dogme. Les mots de mon père sont teintés de haine lorsqu'on ose aborder cette question. Dans les faits, il se montre plus « clément ».

    Il parle parfois des musulmanes qu'il fréquente; comment il les aide. Et il dit aussi souvent qu'il aime les filles aux yeux de braise et à la peau foncée. Ces femmes, nous ne les avons jamais vues à la maison.

    J'ai pendant longtemps voulu avoir les yeux noirs; pour lui plaire. Je me suis souvent demandée pourquoi il ne parlait jamais des musulmans qu'il fréquentait. Aujourd'hui, je pense que c'est parce qu'il n'y en avait pas, des hommes, je veux dire.

    Et aujourd'hui, lorsque je revisite ses paroles, j'y trouve plein de désir pour ces femmes, l'attrait pour leur physique exotisé, leur réduction à un corps; et sa bienveillance d'alors se transforme en marque de sexisme et de paternalisme blanc…. J'ai moi-même longtemps trouvé que les hommes et les femmes non blancs-ches étaient toujours très beaux.

    A l'époque, pas de parole contre la sienne: je n'ai pas d'ami-e-s, je n'ai pas d'ami-e-s non blancs-ches, je n'ai pas d'ami-e-s musulman-e-s; il n'y a que des blancs-ches, adultes, qui passent à la maison.

    J'hérite de ce discours haineux et confiant. Et devenue adulte, le recracherai à l'occasion, quand je serai devenue moins timide, avec un sentiment puissant d'avoir compris quelque chose du monde et d'avoir enfin des choses à affirmer.

    Mes parents disent que le combat contre le racisme c'est important et que l'émancipation féminine c'est important. Ils ont manifesté contre la présence de Le Pen au second tour en 2002. J'y étais également.

    Mais aussi, ils nous disaient, petites, que les copines de l'une de mes soeurs sont bien gentilles, mais qu'elles l'entraînent sur une mauvaise pente. Quand ma sœur fera des fugues, lorsqu'elle se disputera violemment avec mes parents, ses copines seront toujours convoquées comme raison à cela. Presque toutes sont non blanches et toutes habitent dans un quartier pauvre de la ville la plus proche; il ne fait pas bon traîner là-bas, selon ma mère. Et puis ma soeur, un vrai garçon manqué……on ne peut rien lui dire.

    Aïe. Encore un double noeud…

    … Plus tard aussi, ma soeur aura des histoires d'amour avec des garçons non blancs musulmans. On en entendra beaucoup parler. Ces histoires deviendront même de sacrés enjeux dans le rapport à nos parents. L'autre, le non blanc, est au coeur de la bataille et porte les marques de la guerre qui opposent les filles à leur père.

    Et il y a, aussi, les non blancs qui n'existent pas: les asiatiques par exemple. À la maison depuis toute petite, j'ai une poupée noire.

    Le premier souvenir lié à une personne noire, date de mes 17 ans. C'est pendant une compétition d'athlétisme. On court contre une équipe parisienne. Il y a une coureuse noire. Dans le public, on entend des « ouga, ouga » à chaque fois qu'elle vient sur la piste ; elle joue trop bien. « Ils veulent la déconcentrer », c'est ce que me dit mon entraîneur quand je l'interroge sur ce qui s'est passé ; je me contente de ces explications sans réfléchir plus loin ; même si je suis très mal à l'aise. Et puis quand même, je suis contente parce qu'il trouve que j'ai bien couru et les autres filles du groupe aussi.

    C'est pas tous les jours que ça se passe bien avec elles. On est très différentes, je crois qu'elles ne me trouvent pas dégourdie, trop « bonne élève », trop timide aussi. Les débuts dans l'équipe ont été très douloureux; j'ai de toute façon dû me faire violence pour entrer dans un univers qui n'était pas le mien. Mais j'avais besoin de sortir de chez moi, c'était devenu urgent, vital.

    Du coup, cette compétition, c'est plutôt un bon moment pour moi. Je me souviens que je me suis dit que la coureuse de Paris était noire, j'en ai même parlé à mes parents; je ne lui ai pas parlé, à elle.  Je ne me suis pas dit que j'étais blanche. La blancheur, à l'époque ne me questionne pas, ne me paraît pas problématique. Elle est partout autour de moi, elle est là d'évidence, sans qu'on n'ai jamais besoin de dire son nom, sans jamais être pointée du doigt.

    Souvenirs éparpillés d'une construction de blanche mêlée à plein d'autres choses.

    Tout est là, au fond de moi.

    Il y a peu, je me trouvais dans le métro tard, le soir. Il n'y avait que des hommes présents. Quand je me suis aperçue de ça, j'ai eu un mouvement d'hésitation. L'un d'eux m'a dit: « T'as peur, hein, y'a que des arabes ici! ».

    J'ai pensé lui répondre: « Non, j'ai peur, il n'y a que des hommes ici. »

    Et puis, je me suis tue parce que finalement, je ne savais pas très bien s'il n'avait pas raison.

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    Comment je suis blanc 3/3

    par Anthony

              Enfin, sur le plan du discours je me rends compte qu'il est encore difficile pour moi d'utiliser les mots « Noir », « Blanc-He », « Arabe », « Race »1) , « Métisse », « Africain-e », et toute désignation franche d'une différence raciale en général. Que la personne en face de moi soit Blanche ou non-Blanche ne change pas beaucoup le problème ; on peut avoir la peau noire et un masque ou une idéologie blanche pour paraphraser Frantz Fanon. Je n'aime pas les euphémismes « cool » en la matière (« Black », « Beur », etc) : le sujet est loin d'être cool quand on y regarde de plus près, alors je ne les utilise pas. Mais j'ai l'impression que tout le poids d'une histoire coloniale française sordide, longue et fatale pour tant de personnes – en le disant vite ici – se cristallise dans ces mots proscrits, avec une force aussi puissante que celle qui fait qu'on ne parle justement jamais de ce passé.

              Par « parler » je veux dire mettre des mots à plusieurs sur cette histoire : dans les familles blanches, les écoles publiques (celles où j'ai été en tout cas), les discussions pendant les pauses au boulot, je n'ose même pas écrire ici à la télévision… Dans ce silence magistrale, j'ai quand même quelques souvenirs parmi lesquels celui d'un collègue de boulot algérien ayant passé son enfance en Algérie me racontant il y a 5 ans pendant une pause que pendant la guerre d'indépendance, alors qu'il était à l'école, l'armée française avait emmené de force toute sa classe assister à l'exécution d'un combattant algérien, afin de semer la terreur dans les familles et les dissuader de prendre part à la résistance. Aussi qu'il enjambait les cadavres dans la rue certains matins pour pouvoir se rendre en classe… J'ai pas oublié.

    J'ai parfois aussi l'impression qu'à force de déceptions répétées, on est amené – je le suis en tout cas – à être au moins sceptique sinon carrément méfiant à l'égard d'un Blanc qui parlera de Race, de Noirs, d'Arabes… Ca se comprend, tant tout et son contraire a été dit et fait avec ces mots, au nom de ces mots. Et si ma réaction de méfiance est d'ordre intellectuelle quand j'entends ces mots dans un discours, j'imagine sans peine qu'elle fait partie du kit de survie élémentaire de tout non-Blanc qui ne cherche pas à s'intégrer coûte que coûte dans une société blanche aliénante. Plus amusant et surtout symptomatique est le rejet du terme « Blanc » par les Blancs eux-mêmes. Refuser de dire qu'on est Blanc et refuser d'admettre qu'on peut être raciste étant une seule et même chose pour moi.

    Je me souviens lors de la soutenance à l'université d'un mémoire de musicothérapie que j'avais rédigé, l'une des membres (Blanche) du jury a réussi à relever un détail complétement hors-sujet parmi tout ce qu'il y avait de possible à aborder pour discuter ensemble d'un travail de plus de 150 pages : « Dites-moi, vous mentionnez dans la description de votre patiente qu'elle est blanche (rire nerveux et condescendant) : pourquoi cela Monsieur ?! » Je m'étais préparé à beaucoup de questions mais là, elle m'avait laissé baba ! J'ai marmonné deux ou trois choses mais c'est certains que pour elle j'étais pas normal d'avoir noter cela (la patiente aurait été noire, elle n'aurait jamais compris pourquoi je ne l'avais pas signalé !). C'est un peu comme le « type caucasien » des portraits-robots dans les séries policières américaines doublées en français : c'est certains que la moitié des téléspectateurs (moi y compris) qui regardent la série ne savent même pas exactement où se situe la région du Caucase. C'est pas possible juste de dire : « le suspect est de type blanc » ou de « race blanche », ça n'est pas correcte pour les Blancs du CSA ? Et pour en revenir à mon expérience personnelle, même par écrit, je dois m'y prendre à deux fois par moment avant d'employer les mots « Noir », « Race », « Arabe », « Blanc », etc. Faire bien gaffe à la majuscule (mais pourquoi en fait ?), à ce que je veux dire quand je les utilisent. Signe que je ne suis pas débarrassé à ce jour de toute crispation à l'égard de ces sujets.

    Alors, après ces quelques pages, que reste-t-il à dire pour essayer de donner une réponse à la question de savoir comment je suis Blanc ? J'ai essayé en écrivant ce texte d'éviter à ma façon deux écueils :

              – Celui de s'enfermer dans une position auto-punitive de Blanc qui avouerait toutes ses « fautes », en espérant être ainsi lavé de son passé. Tout blanc, tout neuf.

              – Celui de critiquer un groupe auquel j'appartiens quoi qu'il arrive, pour (me) donner l'illusion que je n'en fais plus partie.

    C'est quoi l'autre voie alors ? Comment je suis Blanc aujourd'hui ? Concernant les rapports Blancs / Blancs et Blancs / non-Blancs dans lesquels je suis impliqué, je dirais qu'être Blanc pour moi c'est d'abord tâcher de ne pas l'oublier. Ensuite c'est essayer d'être toujours plus sensible à ma place (mon discours, mes actes) en fonction de la place (du discours, des actes) d'autrui, Blanc ou pas. Ca veut dire essayer de connaître la place d'autrui, comment il conçoit sa blanchitude ou le fait qu'il en soit exclu. Me remémorer ainsi ce qui nous éloigne, pour savoir ce qu'on peut encore faire ensemble – et si on a encore quelque chose à faire ensemble même parfois. Enfin de façon plus terre-à-terre apprendre aussi à m'opposer aux sous-entendus que j'arrive à repérer dans des situations quotidiennes, éviter les complicités silencieuses, si fréquentes quand on est entre-soi, en non-mixité blanche – ou en majorité écrasante, ce qui revient au même.

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    1. Alors que « Racisme » et « Raciste » sont consensuels à mes yeux, ils ne me dérangent pas de la même façon quand je les utilise… J'ai plus l'impression d'être dans la pensée bassement blanche et correcte en les utilisant (cf « Journée de lutte contre le racisme » & co []

    Comment je suis blanc 2/3

    par Anthony

              Enfin… Face à sa blanchitude, cette dernière véritable terra incognita du Blanc1 , on peut aussi choisir la manière forte, pour ne pas dire perverse : la mauvaise foi et le déni d'existence de la question de la blanchitude et de sa pertinence à base de : « le racisme, c'est fini, il faut tourner la page ! », « tu fais du racisme inversé là », « moi, c'est les êtres humains qui m'intéressent, ce qu'ils ont à l'intérieur d'eux et pas la couleur de leur peau », « SOS racisme c'est bien, mais le racisme anti-Blancs qui est-ce qui en parle ? », « tu crois pas que tu y vas un peu fort ? », etc2 . Là, on n'oublie plus là question, on fait carrément le déni de sa réalité, ça n'est plus le saut-de-loup / sceau de l'oubli, c'est le mur de séparation avec caméra électronique, mirador et trompe-l'oeil style « vu sur la prairie de Judée » peint du côté du Blanc (mais je m'égare là…).

              Un tel dispositif3 peut s'édifier sur une multiplicité de territoires : architecture (territoire physique), discours (territoire symbolique), imaginaire (territoire psychique), etc. Et on voit aisément sa raison d'être : il vaut mieux mettre tous les moyens à disposition pour refuser d'admettre la question qui fâche4 , l'existence de privilèges blancs et celle corollaire de préjudices faits aux non-Blancs, de rapports de pouvoir figés, prédéterminés et prédéterminants dans les parcours existentiels / la production de savoirs / la sphère médiatico-culturelle, etc. Et la violence exercée par « les siens » à l'encontre du Blanc qui ose encore s'approcher d'un tel Mur quand il est dressé physiquement se retrouve, dans les rapports interpersonnels : hypocrisie, mépris, prise de distance, voir même relations d'amitiés qui virent soudainement au clash…

          Pour en finir avec ce Mur, sans m'apitoyer ici sur ma condition de Blanc et sans non plus faire de fatalisme, je tiens à souligner ici la difficulté de démonter un tel édifice quand il est dressé dans son esprit, pour la simple et bonne raison que très souvent l'héritage transgénérationnel nous l'offre à nous Blancs déjà monté et parfaitement opérationnel, dès notre plus jeune âge.

    Personnellement, ça faisait partie du décor chez moi. Mon plus vieux souvenir de racisme « familial » remonte à l'âge de mes neuf ans environ, un jour où j'avais invité un copain Noir à venir jouer chez moi à la console de jeux. Dans le salon, ma mère se met derrière le copain qui regardait l'écran, je la regarde, lui ne la voit pas : elle se pince les narines en faisant la grimace et ventile l'air devant son visage avec la main qu'il lui reste. Je ne lui dis rien et je ne sais même plus si elle m'en a parlé après coup (et quel coup !). Je n'écris pas cela pour stigmatiser ma propre mère (je pourrais en faire tout autant de moi-même en d'autres circonstances) mais plutôt pour poser cette question : avant ce souvenir de racisme qui remonte déjà à mes neuf ans environs, combien de fois avais-je déjà reçu de la part de mes proches et de personnes auxquelles je me suis identifié en tant qu'enfant de tels « messages » racistes ? Ce souvenir n'est-il qu'un souvenir-écran ? Que sont devenus tous les autres messages antérieurs oubliés qui font partie sans aucun doute des soubassements de mon identité blanche ?

    Autrement dit, ce que j'appelle ici le Mur n'est pas l'apanage des Blancs de mauvaise foi, déniant toute réalité à la question des rapports de race une fois qu'ils en auraient vaguement pris connaissance. Ce Mur c'est aussi mon affaire, mon Mur, par exemple quand mon amour-propre m'empêche d'entendre quelqu'un me dire qu'un de mes actes se fonde sur un présupposé raciste. Je me braque, je suis blessé dans mon orgueil (à base dans ma tête de : « ça n'est pas possible, pas moi ! ») : c'est chez moi que je retrouve le Mur presque intact. Aucune déclaration de principe dans ce texte donc, pas de volonté de me disculper hypocritement en tant qu'auteur, en m'extrayant complètement du groupe dont je fais la critique, d'être le « bon Blanc » qui aurait mieux compris que les autres. Si le sujet est casse-gueule sur le papier il l'est aussi dans la vie de tous les jours. Avec parfois pour moi un côté profondément déprimant, lorsque je me cogne dans le Mur et que j'ai alors l'impression que mes efforts antérieurs de prise de conscience n'ont servi à rien, qu'il faut encore tout recommencer au début.

    Quelques exemples pêle-mêles :

    J'ai eu pendant un moment la tendance à vouloir être l'ami de non-Blancs – Moment de « prise de conscience » politique strictement blanche, après avoir fréquenté de loin des milieux anarchistes, presque exclusivement blancs eux aussi. Ou disons plutôt : dans cette envie profonde que j'ai de toujours souhaiter rencontrer de nouvelles personnes, le fait que le ou la candidate à la rencontre ne soit pas Blanc ajoutait automatiquement une sorte de plus-value implicite (autrement dit raciste). Je ne sais pas si je peux dire que c'est terminé aujourd'hui, mais auparavant ça allait de soi, ça ne me posait pas de problème, je trouvais ça même positif5 . Au fond, je pourrais presque dire que je devais me sentir plus cool / intéressant / spécial / voir fier d'être en compagnie d'un non-Blanc dans l'espace public à majorité blanche d'ici. Un peu comme d'autres Blancs portent un bijou, une tenue ou encore un tatouage « exotique » ? (Il peut aussi y avoir d'autres raisons, plus sincères, à cela, c'est sûr.)

    Mais bon, est-ce que le but de cette tendance n'était pas de me prouver à moi-même qu'à défaut d'être non-Blanc, je n'étais pas raciste ? Il n'y avait pas déjà là une sorte de mauvaise conscience souterraine en action ? Qu'on me comprenne : en évoluant dans un champs social surdéterminé, notamment autour du clivage Blancs / non-Blancs, où on sait plus ou moins clairement qu'on se trouve être du bon côté en tant que Blanc, est-ce qu'il n'est pas tentant de racheter sa culpabilité par une gentillesse un peu trop forcée ? Entre parenthèses d'ailleurs, on pourrait appliquer le même raisonnement aux couples : riches / moins riches, valides / handicapés, hommes / femmes, (soi-disant) beaux / (soi-disant) laids, forts / faibles, jeunes / vieux, classes moyennes-supérieures / classes populaires, etc. Il me semble aussi que cette culpabilité blanche est à plus grande échelle l'un des ressorts des opérations dites « humanitaires » (cherchez l'homme…).

    Dans mes souvenirs personnels rattachés à cette période, je pense en particulier à deux types Noirs que j'avais rencontrés chacun de leur côté dans la grande ville du sud de la France où j'habitais alors. Enfin quand je dis rencontrés, avec un biais comme ça, je sais pas trop ce qui peut rester de la Rencontre… Dans un cas comme dans l'autre, je m'étais mis dans une situation de bienveillance telle que je me demande aujourd'hui si ça ne frôlait pas la soumission volontaire (qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour racheter un peu de vieille culpabilité !). Le premier avait fini par me demander de lui dépanner de la thune et comprenait mal mon refus : c'est vrai que j'en avais carrément plus que lui de la thune mais là n'était pas le problème pour moi. Le problème était que ça ne faisait que dix jours qu'on se connaissait et que ce retour de la réalité économique qui nous séparait balayait mes rêves naïfs de fraternité franco-africaine naissante. L'autre avait pris le salon de l'appartement où j'habitais pour un cyber-café où il pouvait rester toute la journée en ligne sans échanger la moindre parole avec moi (lui habitait alors à l'hôtel venant d'arriver sur la ville)6 . Après je ne reproche rien à ces deux types en questions : je cherchais inconsciemment chez eux quelque chose dans mon intérêt, ils ont cherché chez moi de façon plus franche quelque chose dans le leur en échange. Manière de me faire passer un message ou de me montrer qu'ils n'étaient pas dupe de ce que moi je ne voyais pas encore, qui sait ?

    En poussant la réflexion encore un peu plus loin, sans nier la naïveté politique et le racisme [parfois] latent dans une telle recherche humaine, peut-être que c'est aussi chez moi plus généralement un désir de rencontrer des personnes (ici non-Blanches) échappant aux codes d'une majorité ennuyante et en surreprésentation dans l'espace social et dont les opinions deviennent la pensée dominante. Enfin bon, malheureusement, il ne suffit pas d'être exclus d'une majorité, en étant par exemple non-blanc ou non-valide ou non-hétérosexuel (ou non-« viril ») ou même croyant7 pour avoir développé à partir de son vécu de minoritaire une pensée « libre », émancipée autant que possible des dogmes de l'opinion.

    Combien de :

     

              Ca me fait penser aussi à une autre situation, au racisme à peine voilé. J'apprends depuis plusieurs années à jouer de la musique arabe (derbouka et flûte nay). Il y a quelques temps, je me suis aperçu que lorsque je m'exerçais dans un parc ou un autre lieu public, je m'attendais plus ou moins consciemment à ce que chaque personne d'origine arabe prête tout particulièrement attention à ce que je pouvais jouer, que ça allait la toucher (ah ! Le « pouvoir » de la musique…) plus spécifiquement au regard de son origine et qu'elle allait venir éventuellement m'en parler8 . En réalité ça n'a pas été le cas, les trois quarts du temps les gens s'en fichent (ou feignent de…) et ça n'a presque jamais été que des Blancs qui sont venus me parler pour me dire que la flûte apaisait (passe encore) et surtout qu'il ne manque plus qu'un serpent qui danse en face de moi9 ! Combien de fois on me l'a faite cette fichue réflexion orientaliste… Ironie du sort en tout cas, c'est moi et la musique que je joue qui devenons l'objet d'une réduction stéréotypée de la part de mon propre groupe racial. Ca me fait entrevoir le temps d'un instant et dans un contexte bien déterminé ce que ça peut être que d'être l'objet d'un jugement bêtement raciste. Ca doit faire aussi partie des raisons pour lesquelles je ne m'attends plus à aucun effet prédeterminé sur qui que ce soit quand je joue à l'extérieur !

     

     

    La suite

    1. J'emprunte l'expression latine à la verve poétique de mes ancêtres colons, explorateurs et autre cartographes européens et Blancs. On la retrouve aujourd'hui en marketing… pour illustrer la conquête de nouveaux marchés, ainsi que dans le tourisme… pour vanter l'exotique étrangeté d'une destination « dépaysement garantie ».Mais on n'a pas besoin de partir loin pour être « dépayser », surtout lorsqu'on est pas capable de la moindre distance vis-à-vis de soi-même. []
    2. Les citations sont toutes issus de mon bêtisier personnel. []
    3. J'utilise ici plus ou moins librement la pensée que Michel Foucault à élaborer relativement au pouvoir avec la notion de dispositif. Il écrit ainsi dans La volonté de savoir sur le dispositif que c'est : « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophique, morales, philanthropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit ». []
    4. celle en tant que Blanc de trouver le sens de son identité vis-à-vis des non-Blancs et des autres Blancs, de déterminer la place qu'on nous a donné et de choisir si on souhaite l'occuper (et la défendre en rentrant dans la meute) ou tenter de s'en décoller autant que faire se peut. []
    5. La plus-value dont je parle et le sentiment positif que je ressentais à son égard me fait penser à la discrimination positive à l'échelle des institutions de l'Etat. Même régime d'exception et même politique d'optimisme naïf de part et d'autre. []
    6. Je réduis évidemment à quelques traits ces situations entre des personnes singulières et complexes pour qu'elles rentrent plus facilement dans le cadre de ce texte. []
    7. Voir comment la société française prétendument laïque et prônant dans les textes de loi la liberté du culte, « stigmatise » (sic) par tout un dispositif les musulmans et les musulmanes. Ou me concernant le sentiment que j'avais étant jeune à base de chrétiens pratiquants = boy scouts. []
    8. Je sais : c'est lamentable. []
    9. Parfois on me parle des « danseuses » aussi, plus rarement on me demande si je suis arabe… Bah oui, mieux vaut qu'il y ait identité entre l'origine d'un art et les origines de celui ou celle qui le pratique, sinon il faut revoir une partie de sa mythologie personnelle. []

    Comment je suis blanc 1/3

    par Anthony | Version PDF

         Quand on m'a proposé d'écrire un texte sur la blanchitude1 , je dois avouer que je me suis d'abord senti flatté à l'idée qu'un ami Noir2 pouvait penser que j'avais peut-être quelque chose d'intéressant à dire sur le sujet.Puis j'ai vite dit un truc comme : « c'est un thème sur lequel je préfèrerai lire des choses plutôt qu'en produire moi-même ! ».

    J'ai plusieurs raisons je crois d'avoir dit cela sur le moment :

    1. C'est un questionnement relativement neuf me concernant. Quand on est Blanc comme je le suis, on (c'est-à-dire la majorité des autres Blancs !) ne nous donne aucune raison d'y réfléchir, ça va de soi. Et le racisme, ce vague moment dans la vie du Blanc que j'étais où pourrait subsister un résidu de pensée en acte sur les rapports de race, c'est l'affaire des vieux (les notres parfois), des ouvriers et des « fachos » qui votent à droite. Bref, ça n'était pas mon problème à moi, jeune, type pas-trop-bête et issu de la classe très moyenne. Personne ne m'avait dit qu'être Blanc, c'est d'abord être moi-même enclin au racisme et s'inscrire dans des rapports de race pré-existants qui me sont favorables.

    « Pas-trop-bête » pour moi ça voulait dire alors qui ne travaillera pas plus tard de ses mains, puisque c'est comme ça que je pensais. Et puisque j'introduis ici des distinctions sociales grossières, il faut je pense donner un aperçu du terreau social, familiale et géographique sur lequel j'ai moi-même poussé : Mon père était contremaître en menuiserie, ma mère « au foyer », tous deux de milieux ruraux et provinciaux, après un bref passage en proche banlieue parisienne au milieu des années 80, j'ai passé mon enfance et mon adolescence dans le lotissement pavillonnaire d'un village du nord de la Seine & Marne. L'aéroport tout proche et la proximité de Paris drainait jusqu'au village une foule de travailleurs et employés de toutes origines et qualifications. Les enfants de ces travailleurs étaient mes camarades de jeux et d'école, je dirais aujourd'hui de mémoire qu'environ le quart d'entre eux n'était pas Blanc.

    2. Si on (c'est-à-dire les Blancs) réussit à entrevoir la blanche clôture, celle qui barre l'accès – à la manière d'un oubli – à la question de savoir « ce qu'est être Blanc ? » ou plus personnellement « comment je suis Blanc ? », on s'aperçoit qu'il n'y a pas de textes de références accessibles en français sur la blanchitude en tant que thème central3 . Et en ce qui me concerne, à peine plus de discussions qui ont positivement fait trace sur le sujet avec des amis Blancs, sur lesquelles je pourrais m'appuyer ici. Après, est-ce que c'est parce que je n'ai rien lu que je ne peux vraiment rien dire ou écrire4 en mon nom ?

    Revenons à l'oubli. Dans Essais et conférences Martin Heidegger écrit : « Dans l'oubli il n'y a pas seulement quelque chose qui nous échappe. L'oubli lui-même tombe en occultation, et de telle sorte que nous-mêmes, aussi bien que notre relation à la chose oubliée, passons dans l'état de chose cachée ». Autrement dit, par rapport à notre sujet, dans l'oubli de ma blanchitude, une partie de mon être demeure caché à moi-même, en l'occurrence celle enclin au racisme, celle inscrite dans des rapports de race qui me sont favorables et que je perpétue tant qu'ils restent impensés. Je pense là à la formule du poète Mahmoud Darwich : « une mémoire pour l'oubli »… Je pense aussi à l'architecture, où le saut-de-loup est une clôture qui ferme un espace tout en demeurant invisible quand on se tient à l'intérieur de cet espace, ce qui a pour effet de donner une sensation factice de liberté et d'horizon ouvert à celui qui est enfermé.

    Principe du saut de loup en architecture (clôture invisible pour qui se trouve à l'intérieur)

    3. Le problème c'est que sans cache-misère, sans référence théorique consensuelle en la matière prêt-à-servir quand surgit la question toujours intempestive de sa blanchitude, on se retrouve contraint d'y réfléchir soi-même, ce qui est bien casse-gueule parce qu'on ne peut plus prendre la posture de personne, mis à part la sienne (qu'il faut encore pouvoir saisir, travail sans fin…). D'où ma réserve quasi-immédiate face à la proposition de l'ami : en général on préfère ne pas se casser la figure en public, c'est embarrassant. Surtout si la chute en question nous montre en tant que Blanc dans une position indécente, c'est-à-dire consciemment ou inconsciemment – ce qui revient au même – raciste.

    La suite

    1. J'utiliserai ici « la blanchitude » comme moyen de substitution à l'expression « le-fait-d'être-Blanc ». Il ne faut pas y voir de référence autre que morphologique à la négritude de Césaire dont je connais que le mot mais rien de la théorie dans laquelle il s'inscrit. []
    2. Je reviendrai dans la suite du texte sur la question de l' « ami non-Blanc » me concernant. []
    3. Peut-être est-ce que je ne les connais pas ces textes, ou ils sont difficiles à trouver ou ils n'existent pas du tout ? Ca je ne sais pas. Dans mes lectures personnelles à ce jour, je ne vois que le Portrait du colonisateur d'Albert Memmi qui traite directement du sujet, encore que l'auteur ne soit pas lui même Blanc et que le contexte est celui de l'empire colonial et du colon Blanc (certes facilement transposable aujourd'hui). Au cours de la rédaction de ce texte, je découvre aussi Jean Genet (le « May Day Speech » de 1970 notamment) qui a pris position auprès des Black Panthers sur la question Blanche, dans le contextes des luttes d'émancipation des Noirs afro-américains. []
    4. Ce serait un problème pour un universitaire mais nous sommes loin ici de la production universitaire de savoir. []

    Dirty Berlin

    Originaire du Nord de la France, DJ du collectif Metapuchka, Dirty Berlin a fait chauffer ses vinyles pour "En attendant le pouvoir au peuple…" et il nous offre un mix exclusif de Printemps. Au programme : classique hip-hop, rythme et chaleur.

    A coup sûr ça va vous donner une terrible envie d'aller l'écouter en live, de télécharger ses excellents volumes 1 et 2  "Abstract, Hop & Soul" ou d'écouter d'autres mixs .

    C'est aussi le moment idéal pour découvrir Metapuchka qui vient de sortir un 3ème album, "Si tout était à refaire", à télécharger gratuit là : http://www.lamouetteproduction.com/

    En attendant, laissez voguer vos oreilles, votre esprit Dirty Berlin est à la mixette! 

     

     

    Télécharger ici

     

    Pharcyde "Bullshit"
    Jazz Liberatorz feat. Apani B Fly "The process"
    A Tribe Called Quest "Oh my god" (remix)
    Strange Fruit Project "Soul clap"
    Pete Rock "Take your time" (instru.)
    Declaim "Asylum walk" (instru./Madlib)
    Jaylib "The official"
    J Dilla aka Jay Dee "People"
    Oh No "The funk"
    Freddy Krugger feat. Line "Pretty little thing"
    Exile feat. Aloe Blacc "Spittin' image"
    Charizma & Peanut Butter Wolf  "Red light green light"
    Scientifik "I don't need you"
    Zion I "Peppermint patty"
    Neptunes & Clipse "Blaze of glory"
    Nas "Represent"
    Apollo Brown "The Baghdad sun"
    Black Milk feat. Danny Brown "Black & brown"
    Sa-Ra feat. Talib Kweli "Feel the bass"
    Fracture "Outrageous"
    Shabazz Palaces "Swerve… the reeping of all that is worthwhile noir not withstanding"
    Kamnouze "Confidence"
     
     

     

     

     

     

     

    L’élimination

    J’ai entendu Rithy Panh à la radio, à l’occasion de la sortie de son film Duch, le maître des forges de l’enfer1. Il expliquait son travail depuis plusieurs années : documenter l’histoire, filmer, créer quelque chose qui n’existait pas, notamment sur le génocide perpétré par les Khmers rouges. Lire la suite

    1. Sorti en salle le 18 janvier 2012. []

    Etre blanc

    par Julien | Version PDF

    En apparence, qui est vraiment blanc ?

          Une couleur de peau se situe entre le blanc et le noir, mais si on se compare à l'autre on se rend compte qu'on est tous de couleurs différentes. C'est le constat que j'ai pu faire étant très jeune.  Ensuite, en m'intéressant à l'Histoire des différents peuples, je me suis retrouvé dans chacun, étant de diverses origines, européennes pour ce que j'en sais (France, Pologne, Allemagne) et sûrement que d'autres ancêtres qui constituent mon arbre généalogique viennent d'autres continents.  Bizarrement, quand je pense au « Peuple blanc » je ne peux m'empêcher de penser « génocides, traîtrises, conquêtes, etc ». Mais je pense aussi à des artistes, des philosophes, etc…

    Assez tôt j'ai su ou cru savoir que la couleur de peau avait peu d'importance, ayant un frère avec qui je n'ai pas le même père (lui était guadeloupéen, ma mère française). Quand on disait de lui qu'il est métisse je prenais ce qualificatif pour moi aussi. Cela m'a donné envie, plus tard, de me nourrir de lectures telles que Aimé Césaire ou Frantz Fanon, mais aussi de Rimbaud ou Nietzsche et de me sentir proches de ces auteurs par leurs cultures. Non, décidément, je ne me sens pas « blanc » mais plutôt arc-en-ciel. D'ailleurs, si tu me regardes attentivement, tu verras du bleu, du rose, du brun, du noir, du rouge…

         Et si je reste bouche bée quand j'entends quelqu'un dire, dans le public d'un concert, « vas-y Bamboula » simplement parce que l'artiste sur scène est noir, je continuerais à croire que le racisme est de l'ignorance, une ignorance terrifiante…

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    Sans titre

    par NB | Version PDF

    Roubaix, France, dans les années 80

              Mes grands parents habitent à Roubaix, que j'ai quitté à l'âge de 5 ans. Ce sont de petites maisons ouvrières à proximité de Laënnec, alors réputé comme quartier chaud. Si l'on s'en approche, on y voit beaucoup "d'Arabes" comme disent mes grands parents.Ce sont "les Arabes" qui semblent responsable de tous les problèmes de "délinquance". Pourtant ma grand mère me raconte parfois qu'elle vient de parler dans la rue avec "un Arabe" étonnamment "très gentil". A ce que je qualifierais aujourd'hui de "haine" envers "les Arabes", s'ajoute la méfiance que mes grands-parents développent vis-à-vis des "Romanichels" qui installent régulièrement leur camp sur le terrain vague qui fait face à leur maison . Lorsque nous parlons de politique devant la TV, mon grand-père me dit qu'il votera pour Raymond Barre car ce dernier se propose d'en finir avec "les délinquants". Lorsque mon grand-père prononce cette phrase, dans ma tête, ces "délinquants" ont des visages "d'Arabes". Un jour, alors que ma mère vient me rechercher chez eux, deux "Arabes" lui volent son sac à main et s'enfuient par ce même terrain vague (qui représente alors pour moi la zone de non droit). J'en pleure et ne comprends pas pourquoi "les Arabes" s'en sont pris à ma mère. Plus tard une école de police sera construite sur le site de l'ancien terrain vague. Je suis comme soulagé car j'ai l'espoir que ma famille et moi-même serons plus en sécurité face à la "délinquance" et donc peut-être face aux "Arabes".

    Safi, Maroc 1993

              J'ai douze ans, il fait lourd, et j'ai le sentiment de vivre l'expérience de ma vie. Le décor (signalisation, stations services) m'apparaît comme un mélange à la fois familier et "exotique". Nous somme reçus par des membres d'une famille que nous côtoyons en France. On nous fait le plus grand accueil. Nous arrivons par ailleurs avec des trésors de l'Europe : poêle Téfal, sac de vêtements, bijoux… Je m'estimais venir d'une famille modeste, mais ce jour là, je ne m'étais jamais senti aussi riche depuis que j'avais méprisé publiquement l'élève le plus pauvre de ma classe en CM1. Dans le quartier, nous sommes les "Français", mais pas n'importe quels Français, puisque nous sommes blancs et que le plus jeune d'entre-nous (moi en l'occurrence) a les cheveux qui ont blondi sous le soleil. Je suis la curiosité des voisins et la fierté de mes hôtes. Lorsque nous nous baladons, des jeunes filles m'interpellent timidement mais explicitement. Pour moi qui ai toujours été le plus petit de ma classe, à l'ombre des grands costauds, la situation est incroyable. Pourtant, m'étonnant moi-même, cela ne me déstabilise pas. Je suis comme un mac, à qui tout est dû. Je conclus rapidement que les "Marocains" nous ennuient, qu'ils nous dérangent lorsque nous sommes entre nous (les 4 blancs et la famille qui nous accueille). Je leur réponds tout de même, notamment lorsque sur la plage, accompagné par trois des filles d'une voisine, quelqu'un me demande avec une phrase en français préparée à l'avance : "c'est comment, chez vous en France?". Je me souviens encore lui raconter en vrac, tout ce qu'on trouve en France et qui (selon moi) ne se trouve pas au Maroc. Jusqu'à faire des grands gestes pour lui expliquer comment nos centres commerciaux sont grands comme la plage où nous nous trouvons. Villeneuve d'Ascq, France 1992-1994 Coincée entre ces quelques années, j'ai vécu une courte période durant laquelle mon meilleur ami était noir. D était plutôt nerveux, voir hargneux si on le poussait trop. Il était sec, n'avait peur de pas grand monde et était très bon basketteur pour son âge. Il avait un an de plus que moi, et lorsqu'il a redoublé, nous nous sommes retrouvés dans la même classe. Habitant à quelques blocs l'un de l'autre, nous avons rapidement passé nos temps libre ensemble. A ce moment là, nous n'étions pas aussi proches pendant l'école, où il préférait les durs, et autres multirécidivistes de la bagarre de récréation. Un soir où nous amusons plutôt bien, je lui fais remarquer ce double état : "c'est vrai" répondra-t-il sans ne savoir rien rajouter. Les choses évoluent : nous sommes toujours fourrés ensemble. J'aime bien aller chez lui, et sa famille m'accueille toujours bien. Ma mère l'aime bien, mais me parle souvent de son odeur qu'elle dit ne pas supporter (certainement due à la friture qu'ils préparaient souvent chez eux). Ces propos m'attristent mais je ne relève pas, ayant compris par ailleurs que ma mère, malgré son affection pour lui et sa famille, préfèrerait que j'ai des fréquentations plus studieuses. Il est vrai que même s'il nous est arrivé de faire nos devoirs ensemble, ce sont les petites arnaques qu' à son contact je découvre. Qu'importe, c'est mon meilleur ami, je veux tout faire avec lui, dormir chez lui deux fois par semaine et y perdre mon temps s'il le faut. Petit à petit, je suis régulièrement amené à traîner avec lui et ses autres amis noirs. Avec eux, je me sens à la fois en sécurité, et confronté à des situations tendues avec d'autres groupes venant d'autres quartiers que je serais bien incapable de gérer seul. A cette époque, ils ont tous vu le film "Menace II Society" et s'appellent "négros" entre eux. Lorsque D fini par m'appeler "négro", je suis comme flatté. La pré-adolescence arrive, il me semble que nos préoccupations s'éloignent. Je ne comprends pas la musique qu'ils écoutent. Mes cheveux poussent aux sonorités rock auxquelles je me passionne progressivement. Depuis peu, j'aspire à rencontrer celles et ceux du quartier classe moyenne sup' (blancs) d'à coté. Je trouve D trop vulgaire, il se moque de moi en public, il me gène, je ne lui apporte rien.

    Lille, France 2010/aujourd'hui

              Sur les 15 dernières années j'ai, bien entendu, des choses à raconter. Mais ces choses sont encore trop liées à ce que je vis aujourd'hui, même si je n'estime pas avoir dénoué totalement les trois expériences développés plus haut. En ne mentionnant que de bien vieilles expériences, j'ai le sentiment de n'avoir pas pris de grands risques : un peu comme le cinéma hollywoodien s'attarde à relever les aberrations de l'Histoire à propos de périodes vieilles de plusieurs siècles. J'aurais notamment voulu parler des graves erreurs que mon groupe d'amis blancs et moi avons fait subir à l'un de nos amis communs de couleur. Comment nous n'avons pas été à l'écoute, notre irresponsabilité, notre lamentable incompréhension lorsque celui-ci s'est finalement déclaré en colère contre nous ses amiEs, nous les blancs. Aujourd'hui c'est le statu quo, entre nous deux ça ne se passe ni bien ni mal, mais je pense qu'il n'en attend plus grand chose. J'aurai voulu conter cette histoire douloureuse, mais s'il me semble impensable de le faire sans en avoir vraiment reparlé à cet ami. J'ai bientôt 30 ans, et je crois que mes amiEs de couleur se comptent sur les doigts d'une seule main. J'ai beau y penser régulièrement j'ai encore bien du mal à réagir immédiatement à un sous-entendu raciste de la part de mon entourage. Cela reste comme extérieur à ce que je peux vivre, une lointaine projection. Au mieux, c'est pour mes amiEs de couleur que je le fais. Puisque je les ai déja blésséEs, je me rattrappe par ces petits sursauts, qui, ne trouvant peu ou pas résonance, retombe mollement dans mon univers cotonneux de blanc.

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