L’élimination

J’ai entendu Rithy Panh à la radio, à l’occasion de la sortie de son film Duch, le maître des forges de l’enfer1. Il expliquait son travail depuis plusieurs années : documenter l’histoire, filmer, créer quelque chose qui n’existait pas, notamment sur le génocide perpétré par les Khmers rouges.Rithy Panh est cinéaste, auteur de plusieurs films documentaires et de quelques fictions ; les plus connus sont S21, la machine de mort khmère rouge ainsi que Site 2, aux abords des frontières et Bophana, une tragédie cambodgienne2 . Assise devant ma radio j’écoutais attentivement. A ce moment-là je savais peu de choses sur lui et n’avais vu qu’un seul de ses films. L’émission se basait également sur son livre « L’Élimination »3 , tout juste sorti lui aussi, et co-écrit avec le romancier Christophe Bataille. J’étais captivée, frappée par la démarche du réalisateur et la rigueur avec laquelle la menait. Chercher à connaître les détails, qui a fait quoi et pourquoi ; filmer la parole, celle de Duch ; chercher à le faire « cheminer vers l’humanité ». Filmer Duch, passer des heures en face à face avec lui. Duch était le responsable de S21, centre de torture et d’exécution à Phnom Penh entre 1975 et 1979, et avant ça du centre M13 dans la jungle de 1971 à 1973. Son procès devant les tribunaux cambodgiens s’est ouvert en 2009. Pour en savoir plus, mieux comprendre le travail de Rithy Panh et l’épreuve qu’a constituée ce travail avec Duch, j’ai lu le livre. A l’heure où j’écris cet article, je n’ai pas vu le film : il n’est diffusé qu’à Paris ou dans quelques petites villes mais pas dans la mienne.

     « Je n’ai pas prévu de faire un film sur cet homme, mais je n’aime pas son absence dans S21- La machine de mort khmère rouge, qui est presque entièrement à charge contre lui : tous l’accusent. C’est comme s’il manquait une pièce essentielle à l’enquête : la parole de Duch ».

Point historique

          Ancienne colonie française (protectorat), le Cambodge devient indépendant en 1953 à l’issue de la guerre d’Indochine. Le roi Norodom Sihanouk est à la tête d’une monarchie constitutionnelle depuis 1947 ; il est menacé par des insurrections Khmères rouges dans plusieurs régions dès 1968. En 1970 il est renversé par le général Lon Nol, soutenu par les Américains, qui mènera la guerre contres les révolutionnaires communistes. Le 17 avril 1975 les troupes Khmères rouges entrent dans Phnom Penh ; la république du Kampuchea Démocratique est instaurée. De 1975-1979, Pol Pot dit « Frère n°1 » est au pouvoir. C’est le début d’une entreprise de transformation radicale de la société, transformation autoritaire et génocidaire. Les villes sont vidées de leurs populations, envoyées travailler à la campagne. La répression et « l’épuration » de la bourgeoisie et des opposants pour « forger » un « Nouveau Peuple » sont mises en place. En l’espace de quatre ans 1,7 millions de personnes sont mortes (il existe cependant plusieurs estimations du nombre de victimes4 ), soit presque un tiers des habitant-e-s du pays. En 1978 les troupes vietnamiennes entrent au Cambodge et le régime de Pol Pot s’effondre. Des milliers de cambodgien-ne-s fuient vers des camps de réfugié-e-s en Thaïlande et au Vietnam.


Un régime de mort et de destruction

          Rithy Panh raconte, critique, interroge dans une succession discontinue de paragraphes. L’écriture passe de l’enfance du cinéaste pendant le régime Khmer rouge au temps du film avec Duch. Elle chemine aussi à travers l’histoire du Kampuchea Démocratique, de la terreur et de la mort, à travers l’histoire d’autres individu-e-s qui les ont vécues. Pas de grands développements ni de longues analyses, au fil du livre les mots décortiquent la construction d’un régime génocidaire et du langage qui l’a servi. Il détaille sa propre histoire, ses quatre années 1975-1979 sous un régime de violence extrême et d’anéantissement : la survie dans le dénuement, les séparations, la mort des proches, la déshumanisation, le silence. Il raconte la famine, le manque absolu d’hygiène, la souffrance des corps malades, blessés, pourris, la mort omniprésente. L’élimination est celle de l’humain, de la vie et de tout ce qui les traduit ; le moindre signe qui appartienne à la vie d'avant était condamné par l'Angkar (l’organisation au pouvoir). On pouvait payer de sa mort pour une chanson, un mot de rébellion, des lettres d'amour (comme le raconte l’histoire de Bophana). La disparition des êtres, leur corps et leur culture, devait être totale ; la « refonte » du peuple passait aussi par sa destruction :

      « Duch est clair : kamtech, c’est détruire puis effacer toute trace. Réduire en poussière. Le tribunal le traduit par « écraser », ce qui est évidemment très différent… la langue de tuerie est dans ce mot. Qu’il ne reste rien de la vie, et rien de la mort. Que la mort elle-même soi effacée ».

Documenter l’histoire

           Le cinéaste explique son travail : chercher la parole, pas la vérité mais la parole. Il ne cherche pas la justice qui est autre chose encore. Avec les documents d’archives, les fausses confessions obtenues sous la torture, les photographies, les commentaires et ordres que Duch écrivait sur ces mêmes documents (aujourd’hui encore présents au centre S21), et puis les témoignages des survivant-e-s, il est possible de connaître la vérité. Mais les films de Rithy Panh veulent en plus capturer la parole et les gestes des gardiens, tortionnaires, bourreaux. Et ces détails émis par leurs auteurs fixent la place des uns et des autres, le niveau de responsabilité des uns et des autres.

     « Filmer leurs silences, leurs visages, leurs gestes : c’est ma méthode. Je ne fabrique pas l’évènement. Je créé des situations pour que les anciens Khmers rouges pensent à leurs actes. Et pour que les survivants puissent dire ce qu’ils ont subi ».

Ces paroles permettent de comprendre, de ne pas tout noyer dans l’oubli qui continue en quelque sorte l’entreprise de disparition.

Faire cheminer Duch vers l’humanité

     « Duch cherche l’innocence dans l’horreur. Il peut donc affirmer qu’il est l’otage du régime et l’acteur de ce crime – autrement dit : même acteur du crime, je suis innocent, autrement dit : Auriez-vous fait mieux ? »

          Duch doit reconnaître les choses dans le détail, en quoi lui a agi et non quelqu’un d’autre. Et par là Rithy Panh dit aussi qu’il n’y a de responsabilité d’ensemble, de responsabilité collective. Mais Duch ne veut être qu’un « acteur », à la fois responsable et victime. L’ancien responsable de S21 reste énigmatique ; Panh attend qu’il parle, et en ça qu’il « chemine » vers l’humanité, « mais Duch ne chemine pas ». L’homme sera jugé, par une Chambre extraordinaire au sein des tribunaux cambodgiens (CETC)5 donc, il est un bourreau, pas un monstre ni un animal.

     « Il est humain à chaque instant : c’est pourquoi il peut être jugé et condamné. On ne doit s’autoriser à humaniser ni à déshumaniser personne. Mais nul ne peut se tenir à la place de Duch dans la communauté humaine ».

           Rithy Panh livre également et au fur et à mesure ses impressions sur ce face-à-face où la tension est extrême et la bonne volonté de Duch ténue. Duch joue sur la distance entre lui et Panh, entre bourreau et victime ; Panh reste lucide, prudent et ferme. Et puis le tournage du film a lieu pendant la préparation du procès ; il se joue alors un étrange échange entre les deux hommes. Panh s’interroge sans cesse sur ce que Duch est prêt à livrer devant la caméra, sur les stratégies qu’emploie l’ancien responsable de S21 avec lui et avec la justice, sur cet homme de 70 ans qui continue de construire sa propre histoire dans des demi-aveux, quelques regrets globaux et beaucoup de mensonges. Et puis il y a le rire, que Duch utilise aussi pour brouiller les cartes, puis tenter de gagner Panh ainsi que le spectateur du film.

La voix du cinéaste

          Quelques paragraphes de « L’Élimination » sont consacrés au procès de Duch, et notamment aux conditions de son enregistrement vidéo. Rithy Panh avait proposé d’assurer la réalisation de ces images. Le cinéaste ne croit pas que l’image puisse être neutre, parce que la présence d’une caméra rajoute toujours au spectacle d’un procès. Et filmer devrait, selon lui, se faire en toute conscience de ces enjeux spectaculaires. Le tribunal a refusé qu’il filme, au profit d’une captation illusoirement objective.

     « Pendant une des audiences, le juge parle : Jacques Vergès lui tourne le dos ostensiblement et regarde la salle. Personne ne dit rien. Personne n’ose rien dire. Mais tout le monde voit : oui, le grand avocat fait son spectacle. Moquerie. Images de télévision. Provocation, rupture. Que l’humiliation ne cesse jamais. Que la mort puis son effacement soient eux aussi un jeu ».

          La voix du cinéaste interroge également les méthodes d'enquêtes et d'interrogatoire du tribunal, ainsi que le silence sur ce qu'il nomme les « tabous » relatifs au génocide : les viols, les méthodes d'exécution des enfants, les prises de sang forcées et massives. Et puis, je le disais au début de cet article : pas de longues analyses. C'est ponctuellement mais constamment que le crime de génocide est questionné : qu'est-ce qui rend cela possible? Quels fondements idéologiques ? Comment une révolution engendre-t-elle le crime ? Et Rithy Panh de questionner aussi l'héritage des Lumières et de la révolution française.

« Le peuple est une idée. Est-ce l’accomplissement des Lumières – la raison universelle à l’œuvre ? Ou est-ce leur fin ? ». « Je pense souvent à la Révolution française et à la Terreur. La Terreur est-elle un évènement historique séparé ? Un dérapage ? Une conséquence inéluctable ? Je pense à l’atelier de l’histoire. A ce qui est imprévisible. Je pense aux comparaisons impossibles. Je pense à la phrase de Saint-Just, lors du procès du roi Louis, qui n’était pas un enfant, ni un simple citoyen : Louis doit être détruit, et non jugé. Détruire, d’abord. »

          L’idéal politique finit par valoir plus que l’homme, alors anéantir l’homme pour cet idéal devient possible. Panh insiste sur la nécessité de « s’interroger sur l’universalité du crime de masse ». A différentes reprises également il attaque la position de certains intellectuels et journalistes (Chomsky, Badiou) et le traitement médiatique occidental du génocide khmer. Il critique très clairement les analyses culturalistes et la qualification insupportable d'« autogénocide ». Ailleurs il lance des pistes pour questionner aussi le rôle des Etats Unis, de la France et de la Chine face au génocide, de questionner leurs rapports avec le régime Khmer rouge d'alors. En tout cas il n'a de cesse d'expliquer son propre travail et ses exigences d'appréhension du crime pour documenter l'histoire. Comme distinguer le rôle de chacun ; distinguer vérité, justice et pardon.

     « Seuls les politiques s’arrogent le droit de gracier ou de pardonner au nom de tous – ce qui est inconcevable pour un crime de masse ou un génocide. Je ne crois pas à la réconciliation par décret. Et tout ce qui se résout trop vite m’effraie. C’est la pacification de l’âme qui amène la réconciliation, et non l’inverse. Je crois à la pédagogie plus qu’à la justice. Je crois au travail dans le temps, au travail du temps. Je veux comprendre, expliquer, me souvenir – dans cet ordre précisément ».


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     Pour « meurtres, tortures, viols et crimes contre l’humanité », Duch avait été condamné à 35 ans d’emprisonnement (19 effectifs compte tenu des 8 ans de détention préventive illégale déjà effectué et qui constitue une violation de ses droits) lors du premier verdict du procès le 26 juillet 2010. Toutes les parties ayant fait appel de ce verdict, le second, rendu le 3 février 2012, l’a finalement condamné à l’emprisonnement à perpétuité.

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Rithy Panh est né en 1964 au Cambodge. Il a passé son enfance à Phnom Penh. Après la prise de la ville par les Khmers rouges, sa famille a été déplacée vers la campagne. Presque quatre ans plus tard, à la chute des Khmers rouges, il gagne un camp de réfugiés en Thaïlande avec sa sœur tout juste retrouvée. En 1979, tous deux ont rejoint des membres de leur famille en France. Il a fait des études de cinéma dans les années 80. Depuis il a réalisé plus d’une quinzaine de films, en majorité des documentaires, et a reçu de nombreux prix pour ses travaux.

Aster Mutongo

  1. Sorti en salle le 18 janvier 2012. []
  2. Sortis respectivement en 2002, 1989 et 1996. []
  3. L’Élimination. Rithy Panh avec Christophe Bataille. Grasset, 2011. []
  4. Les estimations du nombre de victimes du génocide oscillent entre 1,7 et 3 millions de personnes. []
  5. Créés en 2001 par le gouvernement cambodgien et l’ONU. []

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