Rafeef Ziadah – Hadeel

photo album hadeel

 

 

 

Hadeel, c'est l'album de Rafeef Ziadah.

 

C'est l'album d'une femme, d'une poète, d'une arabe, d'une palestinienne contrainte à l'exil par l'occupant israélien ; l'album de quelqu'un terriblement en colère.

 

Elle brise le silence avec les dix pistes de cet album de spoken word, comme si cela lui avait trop été imposé jusque là : elle dénonce, déplore, appelle, se souvient, rend hommage, raconte et se raconte. Moi je suis toujours un peu bloqué quand j'écoute cet album, j'ai du mal à faire ce que je devais faire en même temps. Je dois écouter, comme quand une information inattendue est annoncée à la radio et me prend par surprise. Sauf que cette fois-ci la source est sûre, car Ziadah nous parle d'elle et des siens. Sauf que cette fois-ci la source est poétique, comme l'était celle de Ghasan Kanafani, de Mahmoud Darwich ou de Fadwa Tuqan avant elle.

 

Les thèmes abordés dans les textes sont les récentes guerres d'Iraq et de Gaza, les syndromes dits post-traumatiques qui accablent celles et ceux qui survivent aux opérations militaires (“parfois elle sent l'odeur de sa peau pour s'assurer qu'elle ne brûle pas”). Hadeel est aussi un carnet d'exil, où Ziadah nous raconte la vie loin de chez soi et les épreuves que l'occident réserve aux réfugié-es du Tiers-Monde partis vivre dans les pays du Nord. Elle décrit un occident ambivalent et hypocrite, qui expulse qui il lui plaît de son territoire, reste muet devant les crimes commis au Proche-Orient, tout en exigeant des remerciements pour chacune de ses bonnes grâces – d'un droit d'asile accordé à des sandwiches au beurre de cacahuètes parachutés en zone de guerre, nous raconte Ziadah. Un autre morceau s'intéresse à l'exploitation de classe avec un texte qui nous met dans la peau d'une travailleuse domestique, se terminant par la mise en garde de l'employée à l'attention de sa patronne, la sommant de se méfier car “nous, l'armée des basané-es, nous savons qui nous sommes et il viendra un jour, Madame, où il faudra que vous nettoyez vous-même votre merde”.

 

À l'instar de cette employée domestique, les femmes sont d'ailleurs très présentes dans les textes de l'album Hadeel. Ziadah n'a cesse de nous rappeler toutes ses soeurs arabes de lutte et de tourments, portant enfants, mémoire et deuils d'une frontière à l'autre, elle dénonce aussi la représentation de la femme arabe supposée soumise et lascive par les mythes orientalistes d'hier et d'aujourd'hui ; enfin elle dressera le portrait d'une femme-ville abusée avec “Baghdad”… Pour autant, pas d'angélisme et d'idéalisation de “la” femme : madame la patronne de l'employée domestique est elle aussi une femme, les employées des bureaux de l'immigration sont encore des femmes, les soldates et les portes-paroles de l'armée d'occupation israélienne sont elles aussi des femmes. Comme si “la mort [était] plus douce lorsqu'elle est annoncée par une femme”, ironise Ziadah.

 

Parfois Ziadah s'adresse directement aux sionistes, en ré-employant les termes qu'ils utilisent à l'égard des palestinien-nes (“Je suis votre sauvage, votre terroriste / Menace démographique, née d'une menace démographique pour vous donner votre prochaine menace démographique”), ou tournant en dérision les arguments qu'ils avancent pour justifier leur occupation (“On me dit qu'un Dieu vous a promis ma terre / Est-ce que je pourrais avoir un numéro de fax ou de téléphone pour joindre votre Dieu / J'aimerai papoter avec lui parce que je ne sais pas depuis quand Dieu est devenu un agent immobilier qui prend la terre des autres”). Les mots se font durs puis l'instant d'après redeviennent intimes. On a l'impression que le poétique et le politique sont comme les fils solidement tressés d'une étoffe que Ziadah dépose délicatement sur chacun de ses frères et chacune de ses soeurs palestiniennes, les vivants et les morts, afin de restaurer un peu de la dignité salie par plus de 60 ans d'occupation.

 

Le texte est en anglais, à part quelques brefs passages en arabe1 Cependant aucune volonté d'assimilation, qu'on ne s'y trompe pas. D'ailleurs la première phrase de l'album d'abord dite en arabe puis immédiatement traduite en anglais est là pour nous le rappeler, non sans une certaine ironie : “Permettez-moi de parler ma langue arabe avant qu'ils n'occupent aussi mon langage”. Il me semble que le choix de l'anglais est une façon d'être au plus près de l'auditeur-ice anglophone et plus généralement occidental. L'anglais aujourd'hui pour mieux sensibiliser l'opinion mondiale, écho artistique à l'activité militante et d'envergure internationale de Rafeef Ziadah en faveur du boycott d'Israël : elle est en effet membre du “Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel” (PACBI) ainsi que du “Palestinian Boycott National Committee” (BNC). C'est enfin la langue du pays d'exil où vivait l'artiste au moment de l'enregistrement de l'album en 2009 à Toronto.

 

Sur le plan musical, “Hadeel” est fait d'instruments pour la plupart acoustiques, à l'exception de quelques nappes atmosphériques, d'une basse et d'une guitare électriques par moment, et nous propose les fruits de la rencontre entre musicien-nes de différents familles musicales (cubaine, indienne, arabe et afro-américaine notamment). Chose étonnante, il n'y a aucune batterie dans cet album, le rythme est d'abord celui des mots puis celui des percussions (tablas, grelots de danse Khatak, darbouka, congas). J'ai pour ma part été très sensible au timbre et à l'usage fait de la flûte amérindienne gaita hembra dont joue Ruben 'Beny' Esguarra sur “Savage” et “Trail of Tears”. L'improvisation du collectif de musicien-nes sur “Hadeel” est également l'une de mes pistes préférées2: le jeu erratique des petites percussions, la contrebasse qui refuse de fixer l'harmonie par son avalanche de notes piquées, à laquelle vient répondre les longs soupirs d'un clavier qui s'entête à répéter quelques notes ténues. Ça rappelle certaines pièces de l'Art Ensemble of Chicago.

 

Sur l'ensemble de l'album toutefois, je peux regretter personnellement un léger manque de cohésion musicale : tous les morceaux pris individuellement ne manquent pas de caractère à n'en pas douter mais l'ensemble à mon goût ne forme que difficilement une continuité avec une identité stable pouvant répondre au magnétisme des mots déployés par Ziadah sur les dix pistes de l'album. Peut-être cela aurait-il pu être atteint en laissant plus de place à l'improvisation collective entre les musicien-nes, voir à quelques plages strictement musicales au sein des morceaux, afin que les musicien-nes déploient eux aussi la richesse de leurs discours ?

 

Enfin sorti en 2009 déjà, l'album Hadeel est toujours disponible à la vente sur internet, un autre CD étant en prévision pour Rafeef Ziadah quand les ventes du premier et autres financements tierces permettront son enregistrement. Nous ne devons pas oublier que la mise en avant et le partage de la culture palestinienne est l'autre pendant du boycott économique et culturel d'Israël. “On” en parle moins, mais l'occupation israélienne menace aussi l'existence de la Palestine sur le plan culturel, ainsi le soutien que nous pouvons apporter aux palestinien-nes passent aussi par la mise en avant de telles oeuvres artistiques : une création palestinienne étant de fait un obstacle au programme d'anéantissement poursuivi par les sionistes.

 

Anthony Campelou

  1. Bien que je ne comprenne pas l'arabe, il me semble d'après quelques traductions de paroles en anglais que Boikutt, Stormtrap, DAM et Shadia Mansour sont de bonnes références de hip hop palestiniens en arabe. []
  2. Le morceau “Hadeel” est à écouter ici []

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